Abécédaire Fassbinder / G : portrait du Génie en malade

A l’occasion des différentes rétrospectives Fassbinder en 2018, nous proposons un Abécédaire politique et moral de RWF : 26 lettres, 26 entrées dans l’œuvre. Aujourd’hui, nous publions la troisième lettre : G comme Génie avec Le Rôti de Satan.

« Il faut étudier la société par les hommes et les hommes par la société : ceux qui voudront traiter séparément la politique et la morale n’entendront jamais rien à aucune des deux.»
Jean-Jacques Rousseau, Emile ou l'Education

 

Walter Kranz Walter Kranz

Membre du « club des 37 », Fassbinder succède à Van Gogh et à Rimbaud dans la liste des « génies foudroyants » morts à 37 ans, ces « météores » qui produisent vite et finissent lessivés. Dans son cas s’ajoute une autre mythologie qui pèse lourd : celle du génie romantique allemand, une figure sur laquelle l’existence d’Hitler, ce « génie politique » admirateur de Nietzsche et de Richard Wagner, jette une ombre maléfique. Alors, pour sa propre santé et celle des peuples, le génie est-il une maladie dont il faut se guérir ?

Le style du Rôti de Satan (1976) semble déjà une réponse : exceptionnellement, Fassbinder choisit le registre de la farce : les portes claquent, les morts ressuscitent, les expressions sont outrées, on se crache au visage, on vomit, on collectionne les mouches mortes, on se touche le sexe à travers la poche du pantalon... A la fois grotesque et dégoutant, le génie ici a quelque chose de monstrueux.

Au centre du récit donc, un héros poète, Walter Kranz (Kurt Raab). Son nom est un programme : Kranz, c’est le poète « couronné », mais aussi, à une lettre près, « Krank », le « malade ». Ex-« poète révolutionnaire », il a eu son heure de gloire en 68 en publiant des « salades gauchistes » (selon son éditeur actuel), mais il est désormais incapable d’écrire. Il vit maintenant bourgeoisement, c’est-à-dire marié et dans un grand appartement ; mais comme dans La Troisième Génération, ce foyer a des allures de communauté anarchisante. La femme de Kranz, seule à se soucier de l’argent, tente de mettre un peu d’ordre là-dedans : elle ne cesse de rappeler à la raison un mari exalté qui la traite de « grosse vache », passe en coup de vent et garde son manteau à l’intérieur ; elle supporte aussi son frère débile, qui renverse la poubelle dans la cuisine et a pour seul ambition d’arriver, au sens propre, à « enculer les mouches »...

Que reste-t-il au génie quand il a perdu le « pouvoir général de la création artistique, ainsi que l’énergie nécessaire pour exercer ce pouvoir avec le maximum d’efficacité »[1] ? Le pouvoir tout court. Celui qu’exerce sur les serveuses un esthète de comptoir qui soûle un peu son monde, refuse de payer son ardoise dans les cafés et se comporte chez lui en tyran domestique. Sa sensibilité exacerbée justifie sa brutalité et le devoir de se consacrer à de grandes choses qui jamais ne prennent forme fournit un bon prétexte à sa paresse. Car ce serait déroger à son statut d’artiste que de consentir à prendre un emploi. Mais comme il faut bien manger et faire vivre sa petite famille, Walter, qui connaît quand même la valeur de l’argent, se comporte en « petite frappe », en « mauvaise graine » (c’est le sens du titre allemand, Satansbraten). Il vole une prostituée, soutire des chèques à une bourgeoise masochiste et extorque de l’argent à ses parents, deux pauvres vieux impressionnés par ce fils tellement intelligent que le jour où « il a parlé à la télé », ils n’ont « rien compris »... Malgré toutes ces bassesses, il parle fort, roule les r et prend des attitudes. Et ça marche : bon nombre de ceux qui le subissent ont l'air très heureux qu'il ait consenti à les maltraiter.

Le banquier de Kranz rassure une cliente Le banquier de Kranz rassure une cliente
Fassbinder semble mettre en scène son cauchemar, lui qu’à l’époque déjà, on commençait à traiter de génie. On lui reconnait une créativité fiévreuse, une rapidité d’exécution, une force d’entraînement et une capacité à poser intuitivement les problèmes brûlants de l’époque. Mais il a vu le projet de communauté de l’Antitheater [2]se transformer en une troupe de cinéma dont il est devenu, après une vingtaine de films écrits et réalisés par lui, l’âme, voire le maître. S’il se retrouvait sec, ne deviendrait-il pas cet énergumène qui profite de la faiblesse des autres et de leur besoin de chef ? Le personnage d’Andrée (Margit Carstensen), une vieille fille qui admire Kranz depuis longtemps du fond de sa campagne, incarne ce basculement dans le culte de la personnalité : « Chaque matin, je prie devant votre photographie », dit-elle en écarquillant des yeux énormes derrière ses verres en culs-de-bouteille.

La description de ce « pouvoir charismatique » ramène une fois de plus Fassbinder au nazisme. Dès le générique, la première lettre de Satansbraten prenait la forme de l’éclair, emblème de la SS ; juste après, le poète raillait son éditeur en lui adressant un salut nazi accompagné du « Heil Hitler ! ». Traiter à tout bout de champ les autres de « fascistes » n’empêche pas Kranz d’imiter l’accent du Führer, de prendre les mêmes poses de comédien ; ni surtout de passer d’un instant à l’autre de l’exaltation à la prostration, de parler à une seule personne comme à une foule et d’avoir toujours l’air de s’adresser à la postérité qui, elle, saura reconnaître ses mérites. Au-delà de ce qu’il redoute pour lui-même et ceux de sa génération (une dérive sectaire des communautés), Fassbinder retrouve donc une figure allemande du génie qui suffirait à discréditer toutes les autres : Hitler, le génie du mal.

Cependant l’évocation caricaturale du peintre raté devenu dictateur conduit à une autre figure, dont Fassbinder a davantage à se méfier : l’Artiste, cet individu capable en s’exprimant, d’exprimer tout le monde (dans la pensée du romantique Novalis, c’est par le plus subjectif qu’on accède au plus objectif), et dont on accepte volontiers de reconnaître la supériorité... Quand Kranz donne rendez-vous à Lisa (Ingrid Caven) dans le palais baroque de Louis II de Bavière, inspiré par l’exemple de cet autre roi sans œuvre, il lui dit : « Je suis plus important que toi, parce que je suis un poète ! ». Derrière la vulgate nazie de la hiérarchie naturelle, il y en a donc une autre qu’on accepte depuis toujours sans sourciller : l’Artiste vaut plus que celui qui ne l’est pas. Et c’est justement au 19e siècle, quand progressait l’idée de l’égalité, qu’on a fabriqué (en allant les chercher jusqu’à la Renaissance de Léonard de Vinci) ces « grands hommes » dont le talent devient la seule inégalité encore tolérable à l’âge démocratique. En Allemagne, nation « culturelle » davantage définie par ses artistes que par ses hommes politiques, on a même vu, en Bavière, le roi Louis II renoncer au monde réel pour fabriquer un décor d’opéra grandeur nature et se soumettre à l’Artiste absolu, Richard Wagner.   

Dans Le Rôti de Satan, Fassbinder s’ingénie à dresser un portrait de l’artiste vraiment peu flatteur. D'abord, c’est un plagiaire. Au bout d’une demi-heure de film, Kranz ameute tout le monde : il a enfin réussi à écrire un poème ! Agenouillé au milieu d’un tas de papiers, il en donne lecture : « Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipages, attrapent des albatros, indolents compagnons de voyage… ». Sa femme et son frère lui montrent aussitôt que le poème est dans un livre de Stefan George, célèbre poète allemand du début du 20e siècle. De plus, il s’agit de sa traduction des Fleurs du Mal de Baudelaire... Kranz ne peut nier qu’il n’a pas écrit le poème ; mais il préfère changer d’identité plutôt que de le reconnaître : s’il devient Stefan George, il l’aura écrit. Il se met alors à porter des capes et des lavallières, se creuse les joues avec du noir et se sangle dans un costume 1900 pour acquérir la maigreur intellectuelle qui lui fait défaut. Distraitement, Kranz lit un autre poème du même recueil et son frère idiot l’applaudit : « ça t’a vraiment plu ? Oui ? Alors c’est aussi de moi… n’est-ce pas? ». Si c’est beau, c’est de moi.

Kranz devient Stefan George Kranz devient Stefan George
L’égocentrisme de l’artiste s’accompagne d’un goût prononcé pour la réclusion, du besoin de construire un monde à son image. Le choix de Stefan George ne relève pas du hasard : instruit par le long martyrologue des poètes maudits, celui-ci avait constitué autour de lui un cercle en rupture avec le réalisme qui dominait la littérature allemande, et avec la société allemande tout court. Microsociété élitaire et prophétique, le George-Kreis (le « Cercle George ») doit annoncer et réaliser en petit le monde futur contenu dans les oracles du poète.  

D’une part, l’artiste imite les autres artistes, d’autre part il fait sécession avec des contemporains incapables de l’apprécier. C’est compréhensible : la guerre qu’il livre contre le monde lui fait préférer la confraternité avec tous les génies disparus qui eux non plus n’ont pas vécu à l’aise dans leur époque. C’est pourquoi George, Kranz et Fassbinder lui-même reprennent L’Albatros, la plus célèbre variation sur le thème de l’artiste trop grand dans un monde trop petit.

Malgré tout, Walter Kranz nous est assez sympathique et remplit bien son rôle de héros. Bien qu’il se montre imprévisible, violent, cruel, apparemment sans égards pour autrui -il n’écoute pas sa femme quand elle lui dit qu’elle est malade, et l’entend à peine lui dire qu’elle va mourir- il abrite une folie qui a une fonction sociale et exerce presque un sacerdoce : sa folie autorise les autres personnages à ne pas percevoir la leur ; en même temps, Kranz est l’agent nécessaire pour qu'ils puissent y donner libre cours. Car contrairement aux apparences, c’est lui qui se plie à leurs exigences : si une bourgeoise a besoin de signer des chèques pour jouir, si Lisa (Ingrid Caven), lassée de son mollasson de mari, aime inverser les rôles et s’adonner au bricolage pendant qu’un homme repasse ses petites culottes, Kranz s’exécute. Or il ne peut le faire que parce qu’il a renoncé à « être lui-même » en faisant l’expérience de la dépersonnalisation. Devenir Stefan George, s’identifier à des génies, vivre le regard fixé sur un horizon inatteignable, c’est mettre en place une stratégie efficace pour ne pas devenir un individu qui gère ses intérêts. Même la violence avec laquelle Kranz traite les autres peut être vue comme une forme paradoxale de respect et son monstrueux égocentrisme comme une genre d’altruisme : au moins il ne leur fait pas la morale et leur donne régulièrement des raisons de se détacher de lui. Même Andrée, la plus soumise à son génie, finira par lui cracher dessus en constatant qu’il est heureux d’avoir été tabassé en pleine rue ; car il lui est insupportable de se rendre compte que son idole ne vaut "pas plus qu’elle". Des deux, c’est elle qui ne croyait pas à l’égalité. Elle aura appris qu’il est imprudent de se soumettre à qui que ce soit.

Kranz et son admiratrice, Andrée Kranz et son admiratrice, Andrée
Kranz n’atteindra jamais la sérénité du sage chinois, statuette d’ivoire posée sur le bureau derrière lequel il a fait irruption en vociférant dans la première scène du film. Mais sa folie ne devient pas un privilège, la valeur ajoutée qui ferait de lui (comme Fassbinder a pu s’en sentir  menacé) le provocateur de service, le phénomène qu’on range parmi les bibelots culturels amusants et inefficaces. Si Kranz reprend bien l’antienne romantique qui veut que ce soit «dans la folie qu’on trouve le génie », il répand démocratiquement ce principe autour de lui sans le moindre aristocratisme dandy, autorisant chacun à devenir fou sans prétendre l’être davantage au prétexte qu’il est poète.

Aujourd’hui, on appellera « petits génies » des enfants musiciens dont la virtuosité n’exprime rien d’autre qu’elle-même (et l’incapacité du spectateur à en faire autant), ou un ingénieur-informaticien qui, du fond de son garage, met au point de nouvelles technologies et « invente le monde de demain », c’est-à-dire qu’il rend plus efficace le monde d’aujourd’hui. Dans les deux cas, l’objectif visé est le succès et la reconnaissance du « public ». Kranz, le héros de Fassbinder n’a qu'une maigre reconnaissance et aucun succès. Et pourtant, à travers ce personnage, le cinéaste sauve l’idée de génie. Il l’expurge de tous les éléments pathogènes auxquels on l’avait mêlé : le culte des grands hommes (dont on ne sait jamais s’ils ont exprimé leur époque ou s’ils font écran et nous empêchent de la voir pour ce qu’elle était), le goût « tellement allemand » pour la démesure et surtout le mystère de l’inspiration, qui justifie tout ce qui précède. Mais il conserve l’idée, déjà présente dans la philosophie allemande du 19e siècle, que le génie est moins un être d’exception qu’un horizon pour tous (par exemple sous la forme du Surhomme nietzschéen).

La citation d’Artaud qui, une fois en français et une fois en allemand, ouvre et ferme le film, indique ainsi un dépassement de l’Homme ; même s'il en cherche la réalisation dans un passé rêvé : «Ce qui différencie les païens de nous, c’est qu’à l’origine de toute leur croyance, il y a un terrible effort pour ne pas penser en hommes, pour garder le contact avec la création entière, c’est-à-dire avec la divinité. » Mais c’est peut-être à une image plus ancienne et plus « française » du génie que Fassbinder nous ramène : celle du « mauvais génie » de Descartes. Pas une personne trop grande pour qu'on puisse jamais espérer parvenir à sa hauteur, mais une force, présente dans l’esprit de chacun, qui fait douter le sujet de la réalité du monde perçu mais confirme paradoxalement son existence comme être pensant : si je peux être trompé, c’est que j’existe. Cela pourrait être le mantra des personnages du Rôti de Satan.

Comme la guérison en psychanalyse, la grande œuvre arrive au génie « de surcroît » : pendant qu’on le regardait faire ses coups tordus, s’agiter, désespérer et repartir de plus belle, Kranz a recommencé à écrire et a fait un livre. On ne l’a pas vu y penser, à peine l’écrire. Mais soudain la liasse de papier se retrouve sur le bureau de l’éditeur. Kranz l’a produite en vivant sa vie, il a dû créer un monde autour de lui pour pouvoir le décrire.

L’éditeur au visage de renard lui annonce :

- J’ai déjà trouvé le slogan publicitaire : "un poème épique sur le chaos de l'humanité"... Comment vous trouvez ça?

- De circonstance, répond Kranz, toujours aussi prétentieux que modeste.

 

Kranz et Lisa inversent les rôles Kranz et Lisa inversent les rôles

Guillaume Goujet et Yvan Comestaz

[1] C’est la définition que donne Hegel du génie dans son Cours d’Esthétique.

[2] C’est le nom de la troupe qu’il fonda et dirigea à Munich entre 1967 et 1971. Cf le documentaire Fin d’une commune de Joachim Von Mengershausen (bonus DVD Les Dieux de la Peste, éd. Carlotta)

 

(La semaine prochaine, suite de l'abécédaire sur le blog de Gloria Grahame  : J comme Journalistes sur Ma Küsters s'en va au ciel)

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