Bien-être, bienveillance et pleine conscience : l'autre pandémie

On peut espérer qu'après la pandémie du covid-19, rien ne soit plus comme avant. Mais si le confinement continue à faire proliférer l'idéologie du développement personnel, qui s'en saisit comme d'une occasion historique, on peut craindre que ce soit pire.

Dès les premiers jours du confinement en France, l’émission de France Inter qui propose chaque matin du "bien-être" sous une mince couche de "culturel", a doublé sa durée. Grand bien vous fasse s’étend désormais sur deux heures, pendant lesquelles on nous donne des conseils hétéroclites qui vont de la cuisine (comment faire un bon petit plat avec ce qui nous reste au fond du placard ?) à la consommation de bien culturels (quelle série faut-il regarder ?) en passant par les situations de souffrance psychologique (comment faire le deuil d’un parent mort seul dans un EPHAD ?). Mais au centre de l’émission, quel que soit le sujet, trône Christophe André. Le grand maître français du self-help, dont les publications pléthoriques envahissent les têtes de gondoles de la Fnac, peut parler de tout, même s’il dit (ou parce qu’il dit) toujours la même chose. D' une voix à peine audible et sur un ton qui est en lui-même une invitation au repos du cerveau, le psychiatre prodigue des conseils situés quelque part entre le bon sens et la tautologie, mais qui ont toujours le même effet : nous faire comprendre que toute situation désagréable (de l'attente à la caisse à la perte d'un être cher) peut être aménagée, et même devenir l'occasion d'un retrait en soi qui fait du bien. Le sommet de son art, ce sont évidemment les séances de méditation en "pleine conscience", qu’il a déjà réussi à placer à plusieurs reprises sur France Inter, et pendant un été entier, sous la forme de "pastilles", sur France Culture.

La période si particulière que nous vivons tous, comme on dit, est évidemment l’occasion rêvée pour enfoncer le clou : les gens sont inquiets, stressés, angoissés, la légère dissociation mentale quotidienne qu'autorisait l’alternance entre le travail et la vie de famille a disparu, les laissant face à eux-mêmes et à ceux dont ils ne sont plus tout-à-fait sûrs de les aimer assez pour les supporter longtemps. Et beaucoup sont seuls. Enfin, l'"ennemi invisible est là, qui progresse" (E. Macron, 13 mars 2020) et il ne faut pas nous pousser beaucoup pour qu'on se croie à l'heure des bilans, des réformes intérieures, au moment où il faut se "centrer" sur les choses qui "comptent vraiment".

Mais qu'ils se produisent sur YouTube ou sur les radios de service public, la solution de tous les coachs en méditation est toujours la même : il faut arrêter de penser. D'ailleurs, le mot penser, ils ne l'utilisent jamais. Christophe André, par exemple, le remplace toujours par des verbes assez péjoratifs : "ressasser", "ruminer". On pourrait lui rappeler que Nietzsche revendiquait le fait d’être un "ruminant". Pour lui, revenir toujours sur la même chose jusqu'à s'en rendre malade, c'est le moyen d'atteindre une autre forme de santé ; c'est aussi échapper aux objectifs que le monde impose à nos pensées, aux injonctions à agir et à réfléchir de manière constructive et efficace. Au contraire, la "pleine conscience" (en réalité une conscience limitée à celle du corps, puisqu'il s'agit toujours de se mettre à l'écoute des fonctions physiologiques de base, comme la respiration) prétend, par l’effet magique d’une "posture" et d’une voix d’hypnotiseur bas de gamme, nous retirer du flux de nos pensées, du temps, du lieu, pour ne laisser qu'un corps qui "vit l’instant présent". Bref, on veut nous vider la tête.

Quel mal y a-t-il a ça ? Si ça fait du bien, ça ne peut pas faire de mal, comme le disait le titre d'un autre programme feel good de France Inter consacré à la lecture de textes littéraires (encore un exemple du mépris dans lequel les dirigeants du service public tiennent leurs auditeurs : surtout, ne pas leur faire peur avec de la littérature). Mais on peut penser le contraire. Le propre de toute idéologie totalitaire est de soulager ceux qui s'y soumettent, du moins au début, pour ensuite faire très mal. Dans leur livre Happycratie, Edgar Cabanas et Eva Illouz mettaient en garde contre une industrie du bonheur fondée sur une pseudo-science, la psychologie positive, parfaitement compatible avec la société néo-libérale, dont elle contribue à nous faire intégrer les principes jusque dans notre psyché, au prix de souffrances redoublées. Et puis si tous ceux qui se sentent mal, à cause de l’état de la société, du monde du travail, ou, depuis un mois, à cause de ce grand renfermement qui légitime les mesures les plus autoritaires et nous habitue à la surveillance de masse, si tous ceux-là trouvent en eux-mêmes des ressources pour regagner leur "estime de soi", "gérer leurs émotions" et aborder la situation de manière "positive", qui restera pour s’occuper du dehors? Qui voudra y changer quoi que ce soit ? Ces techniques de bien-être pourraient donc être définies comme une forme de collaboration soft. Accepter d’aller mieux, c’est accepter que le reste du monde aille toujours plus mal.

Récemment a été rediffusé, toujours sur le service public mais cette fois à la télévision, un "documentaire" (en réalité un grand clip promotionnel) intitulé Vers un monde altruiste. Reprenant les thèses de Mathieu Ricard (généticien, moine bouddhiste tibétain et photographe, de même qu'un autre mage, Pierre Rabhi, est "philosophe, poète et paysan"), qui consistent à dire, en gros, que l’homme est fondamentalement bienveillant, mais qu’il ne le sait pas, le film mettait parfaitement en scène la nouvelle Sainte Alliance entre la science, l’économie et une morale de la charité aux échos vaguement religieux. D’abord, la science : sous la houlette du "chercheur en neurosciences et mindfulness" Richard Davidson, Ricard passe un IRM du cerveau pour montrer que la bienveillance (dont il est censé être plein à ras-bord), active les "zones du plaisir". Deuxième proposition : la bienveillance est contagieuse. Un "enseignant en management" de la Harvard Business School mène une autre expérience "scientifique" :  elle consiste à distribuer des billets de 20 dollars dans la rue, à voir si ceux qui les reçoivent les utilisent pour eux-mêmes (c’est mal) ou pour faire plaisir à quelqu’un d’autre (c’est bien), puis à mesurer (on se demande comment) la quantité de bonheur qu’ils en retirent. On remarque que jusque-là, le Bien ne fait du bien qu’à celui qui le fait. Alors il faut aller voir les pauvres, c’est la séquence charité : dans une école de Baltimore "parmi les plus défavorisées du pays", on impose des séances de méditation en pleine conscience à des enfants et la directrice constate, avec la mine extatique des nouveaux convertis, que ça marche : moins de violence, plus de concentration en classe, etc. A partir de là, pourquoi imaginer des solutions politiques aux inégalités sociales ? Logiquement, le récit se termine en apothéose parmi les puissants de ce monde. Plusieurs plans de coupe nous avaient montré Ricard marchant dans la neige, au milieu de montagnes qu’on aurait pu prendre pour l’Himalaya. Mais l'apparition de chalets suisses nous remet sur le droit chemin : on est à Davos. Là, le moine tibétain, sur-adapté à l’ambiance forum-mondial, organise des séances de méditation et n’a aucun mal à convaincre des leaders politiques et économiques qui prennent sagement des notes sur leur IPhone : l’altruisme est une stratégie « win-win », alors que l’égoïsme est « lose-lose » (sic). Tous ont l’air d’accord, évidemment. D’abord parce qu’on leur parle la langue qu'ils comprennent, celle de l’intérêt ; ensuite parce que cet appel ne les engage ni ne les oblige à rien. Avec son look exotique et son ton faussement rentre-dedans, Ricard n’a fait que leur servir, enrobée d’un peu de spiritualité et de fausse science, une théorie qu’ils pratiquent tous les jours : celle du ruissellement. Comme l’argent, la bienveillance leur appartient et ils peuvent décider de la quantité qu'il convient d'en faire couler vers le bas. Le résultat prévisible est alléchant : non seulement ils ne cèdent rien de leur pouvoir, mais en plus ils auront bonne conscience ; peut-être même qu'on leur montrera un peu de gratitude… Et tout cela en évitant soigneusement la politique, jamais nommée ; car comme toutes les idéologies totalitaires, la doctrine de la bienveillance contagieuse prétend abolir la politique en la dépassant. Si jamais un militant ou un syndicaliste y trouvait quelque chose à redire, on l'accuserait d'être un peu trop négatif et on lui conseillerait une bonne dose de méditation pour "dénouer ses tensions".

Ce film, approuvé par le ministère de l’Éducation Nationale, bénéficie en ce moment du label "Nation apprenante". Cela confirme que le confinement est peut-être l’occasion historique, pour tous les promoteurs du bien-être, pour tous ceux qui sont prêts à noyer la politique dans un océan de niaiserie souriante, de voir leur utopie se réaliser. En forçant un peu le trait, on pourrait l’imaginer ainsi : une vaste classe moyenne confinée, retirée de l’espace public (sauf pour aller faire ses courses et du jogging) et en elle-même, médite, applaudit à sa fenêtre, regarde passer les drones et applique les consignes. Au-dessous, quasi-invisible, une classe de travailleurs essentiels à la vie de la nation assure sa subsistance et sa santé, sans espoir de voir son expérience, pourtant politique de part en part, déboucher sur quoi que ce soit. Au-dessus, des "dirigeants" "en responsabilité" (on ne dit plus "chefs", ni "au pouvoir"), consultent des "sachants" (E. Macron, 13 mars 2020) et prennent des décisions "parfois difficiles" pour qu'on reste en vie. Pour assurer la fluidité de l’ensemble, les spécialistes de l’estime de soi fournissent à jets continus un discours propre à entretenir le statu quo : nécessité de se changer soi-même avant de changer le monde, apologie de la bienveillance, exaltation de tout ce qui fait la vie intérieure à l’exception de la pensée ; et surtout, gratitude envers tout ce qui existe, depuis notre maman (pour nous avoir mis au monde) jusqu’au soleil, astre lui-même bienfaisant… La colère, la peur, l’angoisse, le désespoir ou seulement la tristesse n’ont plus droit de cité ; ils sont disqualifiés de fait comme émotions "négatives". Et comme tout est devenu sanitaire, on appelle "toxiques" ceux qui les éprouvent ou vous les font éprouver. Il faut donc les fuir.

Si ça continue, être mal dans sa peau et ne pas le cacher va devenir un acte révolutionnaire.

 

 

 

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