En 1993, Mike Leigh mettait en scène une sorte de clochard céleste dégénéré, post-hippie, post-punk et même post-new-wave, mais qui aurait conservé les attributs de chacun : les cheveux sales, les joints, la bière et le long manteau noir. Johnny commence par un viol dans une rue sordide de Manchester et finit par s’enfuir en traînant la patte dans une avenue vide de Londres, au petit matin. Entre temps, il a littéralement « pris la tête » à tout-le-monde, au hasard des rencontres : la colocataire masochiste de son ex, elle-même exilée à Londres pour le fuir, un ado écossais en fugue, un gardien d’immeuble de bureaux vides, une alcoolique qui danse seule dans son appartement, une serveuse névrosée. Des solitudes qui ne se croisent même pas, entre lesquelles Johnny est le seul vecteur. Mais c’est pour les dégoûter tous, tour-à-tour, d’essayer de reprendre contact avec le monde, tant il les brutalise en paroles. Car c’est la seule chose qu’il sait faire : parler. Sa stratégie est toujours la même : au début il se contente de les relancer pour qu’ils aillent au bout de leur délire ; quand il a compris, il livre son jugement, lucide donc désobligeant : ils ont peur d’affronter la réalité, feignent d’espérer une vie meilleure pour supporter la journée du lendemain, tiennent à leurs illusions comme Lacan disait qu’on tient à son symptôme.
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Mais il y a toujours un moment où Johnny s'emballe et dévoile sa propre pathologie. C’est même ce qui le rend malgré tout sympathique et le fait sortir de son rôle de Socrate trash. Sa folie consiste à démasquer la folie des autres, mais elle n’en est pas moins folle. Par exemple, pour « sauver », le gardien de bureaux vides (« Je dois admettre que tu remportes la palme du job le plus inutile de tout le Royaume Uni ! »), il lui révèle le secret des codes-barres : ce sont des instruments d’aliénation bien plus puissants que son boulot à la con, puisqu’ils contiennent rien moins que le chiffre de la Bête, 666 (codé, évidemment), et nous accoutument sans espoir de retour à l’idée de la fin du monde... Sur le spectateur, la seule de ses victimes à ne pas pouvoir se débarrasser de lui au bout d'une heure (puisque le film dure 2h38), il laisse l’impression angoissante qu’on peut s’aveugler en proférant des vérités, se rendre bête à force d’être intelligent et que la limite entre saine provocation et cruauté absolue est beaucoup trop ténue pour ne pas être régulièrement franchie. Elle l’est presque, pour nous, avec le plan tourné en caméra cachée à la sortie du métro : Johnny regarde passer la foule des gens « normaux » avec un mélange de pitié et de mépris, deux versions du même sentiment de supériorité.
Mais Mike Leigh, maître dans l’art de nous faire prendre le parti de tous les personnages successivement (ce qui crée dans tous ses films, et jusque dans les situations les plus apparemment banales, une tension souvent insupportable), sauve son héros en le confrontant à un anti-héros qu’il vaudrait mieux qualifier de pôle opposé. Car ce qui se passe à la fin entre ces deux personnages qui pendant toute la durée du film, non seulement ne se rencontrent pas mais ignorent mutuellement leur existence, relève bien du domaine de la physique : c’est littéralement une décharge électrique. Cet Autre, Jeremy, est une sorte de David Bowie brun, aussi propre que Johnny est négligé, mais finalement beaucoup plus malsain : sa peau luit comme un revêtement de plastique. Il entretient son corps en salle de muscu et son esprit malade à chaque fois que lui est donnée l’occasion d’humilier une pauvre fille. Pour ce qui est du langage, il a trois cordes à son arc : ironiser sur le ton raffiné de l’étudiant anglais sorti d’Eton, pouffer comme un gamin moqueur, hurler comme une bête en rut.
Johnny et Jeremy commettent tous les deux un viol ; mais le second l’a prémédité alors que pour le premier, on a l’impression qu’il s’agit d’une soirée alcoolisée qui a mal tourné. Ils partagent bien une même vision du monde (il est intégralement pourri), et chacun, à sa manière, aggrave la situation. Mais l’un essaie de sauver les gens et accepte de se détruire, quand l’autre, s'il se promet de "se suicider à 40 ans", a décider d'en profiter à mort jusque-là. Pour le dire simplement, Jeremy est un trader et Johnny un SDF.
En 1993, il avait donc encore des pôles. C’était difficile pour ceux qui se trouvaient au milieu (environ 90 % de la population), mais cela mettait du piment dans leur vie. Si en 2010 Another Day semble un film beaucoup plus sage, c’est parce que ces pôles ont disparu. Tous les personnages travaillent plus ou moins « dans le social » ; par définition, ils ne sont donc ni des profiteurs ni des victimes de la « crise ». Tom et Gerri, le couple autour de qui tournent tous les autres personnages, sont de jeunes sexagénaires bientôt retraités qui ont une maison en banlieue upper middle class de Londres. Ils ont aussi un fils unique âgé de 30 ans et un potager qui les alimente en produits bio. Lui géologue, elle psychologue, ils sont censés travailler dans les profondeurs (qu’il s’agisse du « bon vieil argile de Londres » ou des dépressions qui y fleurissent) mais en réalité ils se satisfont très bien, désormais, de la surface. On apprend incidemment qu’ils ont fait le festival de l’île de Wight et sont originaires de la ville de Hull, une cité portuaire et ouvrière du North Yorkshire qui n’a même pas eu la décence de se doter, depuis le naufrage des industries lourdes, d’activités à fort potentiel de croissance comme les nouvelles technologies ou la finance internationale. Bref, ils sont de gauche. Mais c’est là le vrai drame, pire que celui de Naked : leur ascension sociale s’est payée d’une régression morale, leur altruisme originel s’est insensiblement mué en une forme d’égoïsme contre lequel on ne peut rien, parce qu’il faudrait pouvoir se l’avouer pour y résister.
Gerri, dès la première séquence, soupire, soulagée, en fermant la porte derrière une insomniaque de 50 ans qui préférerait une bonne dose de somnifères à un rendez-vous chez le psy (mais il faut supporter l’un pour avoir l’autre), et qui lâche que pour aller mieux, il lui faudrait "seulement" « une autre vie ». Tom, lui, qui a passé sa vie à travailler sur des projets d’autoroute, peste contre l’hypocrisie de ceux qui prétendent défendre l’environnement en laissant les voyages en train devenir plus chers que les voyages en voiture... Le monde est injuste. Il oblige à faire et à vivre le contraire de ce qu’on pense. La génération qu’ils ont produite ne vaut guère mieux : on voit Joe, le fils, préparer avec une certaine condescendance la défense en justice d’un immigré pakistanais qui n’a pas payé son loyer.
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Heureusement, il y a le jardin et le petit cabanon où ils peuvent boire leur thermos de thé en regardant la pluie tomber, un sourire béat aux lèvres. Il y a aussi les week-ends, qui constituent l’essentiel du film. C’est déjà une indication : "la vraie vie est ailleurs...", c'est-à-dire à la maison. A ceux qui ont fait des études, on avait promis un travail épanouissant ; au bout du compte cela reste une corvée qu’on tente parfois de justifier sans grande conviction, d’oublier le reste du temps. Quant à l’Histoire et ses promesses, elle a cédé la place au cycle des saisons. Au sens propre cette fois, on s’est remis à « cultiver son jardin ».
Le pire, c’est qu’ils sont sympathiques. Capables de s’émouvoir des malheurs des autres au point de d’organiser des barbecues qui servent de point de ralliement à tous ceux qui n’ont pas su se gagner leur petit bonheur privé. Par exemple Brian, ex-beau gosse de Hull qui se faisait virer des pubs parce qu’il parlait trop politique, et n’a plus le goût d’y entrer aujourd’hui : ils sont devenus des « bars » à la mode, pleins de « jeunes qui crient ». Fonctionnaire à l'agence pour l'emploi, il est las de travailler depuis 40 ans à trouver des jobs pour les autres. On est avec lui, au bord des larmes, quand il évoque la mort de son meilleur ami, qui l’a laissé seul. Mais dans la scène suivante, il nous apparaît pour ce qu’il est aux yeux des autres : un obèse toujours essoufflé et entre deux bières, maladroit et légèrement repoussant, surtout quand il manifeste un besoin d’amour.
La plus spectaculaire, c'est Mary, la collègue de Gerry. Au début, on la considère comme la copine un peu folle, l’ « hystérique » à qui il arrive toujours quelque chose (c’est le cas de tout le monde, mais la plupart des gens ne le racontent pas). Elle se fait un monde de tout ; pour elle, acheter une voiture neuve est un événement considérable, et évidemment, elle se fait arnaquer. Quittée par deux hommes qu’elle aimait, elle se retrouve seule à l’approche de la vieillesse, au moment où sa vivacité et son charme deviennent presque un handicap : « Mon problème, c’est que je fais trop jeune pour mon âge ». Elle boit beaucoup et a d’autres comportements inconvenants, comme de draguer le fils de Tom et Gerry avec lequel elle a eu quand il était petit des rapports de tante de substitution et de confidente, seule autorisée à regarder dans sa boîte à secrets. Au moment où on commence à le penser, Tom lâche après une visite de Mary : « Je crois que c’est un cas désespéré ».
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En général, tout le monde fait semblant de ne rien voir, on lui pardonne tout généreusement, jusqu’à ce qu’elle commette l’irréparable : se montrer désagréable avec la fille que Joe amène par surprise chez ses parents pour leur présenter. Mary se ferme complètement, tente en vain de dissimuler qu’elle explose à l’intérieur. C’est pourtant là que le film se retourne définitivement en sa faveur. Cette réaction, fondée sur une jalousie inavouable (on ne couche pas avec le fils de sa copine, même quand la copine a vécu la « libération sexuelle ») n’en témoigne pas moins d'une parfaite lucidité. Car la fille en question est insupportable : elle aussi « au service des autres », elle travaille dans une institution spécialisée dans l’accompagnement des victimes d'AVC ; sans doute par déformation professionnelle, elle a une propension irritante à surjouer toutes les émotions, qui confine à la grimace perpétuelle. Elle ne cesse de s’extasier, parle en écarquillant les yeux et ne se départit jamais d’un large sourire qui donne envie de la gifler sans raison. Evidemment, c’est encore pire quand on en a une bonne. Mary ressent soudain ce que personne dans la famille ne veut s'avouer: Joe a sauté sur l’occasion parce qu'il commençait à s’inquiéter de voir « tout le monde se marier autour de lui » ; Tom et Gerri aussi, à qui il ne manquait, comme cerise sur le gâteau, que la belle-fille sympa et « très bonne cuisinière ». Le fils est casé. Il ne viendra plus aussi souvent les aider au jardin, mais à la limite, ils seront plus à l’aise à deux dans le cabanon.
L’une des dernières répliques de Naked, laissée à la propriétaire de la maison progressivement dévastée par Johnny, son ex et sa colocataire, résonnait comme un cri du cœur : « Je ne suis pas assistante sociale ! ». Pas besoin d’avoir vécu dans l’Angleterre tatchérienne pour avoir entendu (ou même prononcé) au moins une fois cette phrase. Another Day prouve qu’on peut même être assistante sociale, ou quelque chose d’approchant, et le penser à chaque instant. Si Mary est devenue peu-à-peu le personnage principal du film, c'est parce qu'elle a permis la formation dans l’esprit du spectateur d'un jugement définitif sur la situation décrite. De la calme succession des scènes, il ressort que Tom et Gerri, malgré leur bon caractère et leurs beaux principes, ne sont plus capables de supporter les malheurs des autres. Et que le sentiment de solidarité s’est mué en peur de la contamination.
Comme l’a écrit Siegfried Kracauer en 1946 dans De Caligari à Hitler, au sujet des Allemands des années 1920, « en surface, ils vivaient comme avant ; psychologiquement, ils se retiraient en eux-mêmes ».
Mike Leigh donne à ce retrait une dimension encore plus terrible dans la dernière scène du film. Mary, qui s’est excusée et a été de nouveau admise à la table de la famille, assiste, silencieuse pour la première fois, à une discussion enjouée. Joe et sa copine vont sceller leur union par un voyage à Paris, où ils ont dégotté un charmant "petit hôtel dans le Marais ". La caméra, qui ne nous avait pas habitué à cela, fait un long panoramique sur les convives et vient se fixer sur le visage de Mary, tandis que le son, de manière totalement artificielle, baisse jusqu’au silence total. Elle ne les entend plus mais les regarde comme si elle avait devant elle une scène de crime. Leur exil intérieur la condamne, elle qui a besoin d'aide, à la réclusion à perpétuité.