Abécédaire Fassbinder / C : Culture et Cruauté

A l’occasion des différentes rétrospectives Fassbinder en 2018, nous proposons un abécédaire politique et moral de RWF : 26 lettres, 26 entrées dans l’œuvre. Aujourd’hui, C comme Cruauté à partir du film Le Droit du Plus Fort (1975).

« Il faut étudier la société par les hommes et les hommes par la société : ceux qui voudront traiter séparément la politique et la morale n’entendront jamais rien à aucune des deux.»
Jean-Jacques Rousseau, Emile ou l'Education

Franz Biberkopf Franz Biberkopf

Dans Le Droit du Plus Fort, il n’y a qu’une chose qui égale la cruauté avec laquelle les personnages traitent Fassbinder (l’acteur) ; c’est la cruauté avec laquelle Fassbinder (le metteur en scène) traite le spectateur. Celui-ci a toujours un coup d’avance sur le héros Franz Biberkopf (RWF), et il se trouve dans la même situation et le même état moral ambigu que ses « amis » homosexuels du bar Chez Springer : un peu de compassion, un peu d’ironie et une bonne dose de curiosité malsaine. Quand Franz-Fassbinder se retrouve gisant dans une station de métro déserte, dépouillé de tout son argent, de ses illusions et même de ses vêtements, on a l’impression d’y être pour quelque chose.

Le film, dédié à « Armin et à tous les autres », naît d’une tentative d’autojustification un peu perverse : Fassbinder endosse le rôle de son amant pour se poser en victime du personnage tyrannique qu’il est dans la réalité. Mais il dépasse cette motivation première en posant de manière implacable le conflit entre la naïveté la plus totale et la raison calculatrice ; et en montrant comment la culture devient un instrument d’une redoutable efficacité, capable, comme l’écrit Rousseau, de transformer « la force en droit et l’obéissance en devoir » (Le Contrat Social, chap. IV : "du droit du plus fort")

Au début, Franz est éjecté du monde protégé d'une fête foraine, où il avait un travail et un amant. Celui-ci (Klaus) est arrêté par la police alors qu'il harangue la foule, ce qui provoque des rires dans l'assistance. Franz fait ses adieux à Klaus et l'embrasse sur la scène, devant tout le monde. Le public n'aura pas perdu son temps. Le malheur fait un bon spectacle.

Pour se refaire et penser à autre chose, Franz achète un billet de loterie. Et gagne 500 000 marks. On n’a pas vu la scène, qui aurait détonné sur l’ensemble puisqu’il s’agit de voir un homme sombrer pendant 1 heure 50. En revanche, Fassbinder a attiré l’attention du spectateur sur «Oncle Max » (Karlheinz Böhm), un antiquaire élégant qui, en échange d’un service sexuel, a permis à Franz d’acheter son billet. A la fois ange gardien et agent efficace de sa chute, Max en est surtout le témoin, un avatar du spectateur et peut-être une troisième incarnation du metteur en scène à l’intérieur du film : comme eux, il assiste avec un peu d'effroi à la destruction de Franz, mais redoute peut-être plus encore que le spectacle n’aille pas jusqu’à sa fin.

C’est chez Max que Franz fait la connaissance d’Eugen (Peter Chatel), un jeune bourgeois tiré à quatre épingles. Pour taquiner Max, Eugen s’étonne qu’un homme comme lui puisse supporter l’ « odeur » de ce type sorti des bas-fonds. Mais il montre un intérêt soudain quand il apprend que Franz a de l’argent. Le soir même, il devient son amant. Pendant un moment, Franz oublie la vérité contenue dans les maximes (qu’il utilise pourtant si souvent dans le film) : il peut se croire heureux au jeu ET en amour.

Dans les locaux de l'entreprise Dans les locaux de l'entreprise

Les fins d’Eugen sont triviales : il lui faut trouver l’argent nécessaire au sauvetage de l’imprimerie familiale. Mais ses moyens, raffinés, sont ceux qu’offre la culture, au sens large du terme : des manières de table à l’amour de l’opéra en passant par le choix de vêtements à la mode. Eugen ne cesse de rappeler à Franz qu’il n’est pas de son monde. Dans une scène qui dure moins d’une minute, Fassbinder met en scène ce mélange de fausse sollicitude et de vraie humiliation qui pourrait être la meilleure définition de la cruauté : au lendemain de leur première nuit, Eugen, torse nu s’affaire dans sa cuisine, déjà irrité par Franz qui, depuis la chambre, lui réclame des œufs au bacon. Il murmure en aparté : 

- Des œufs au bacon... Je pourrais ouvrir un café !

Franz, croyant qu’Eugen s’adresse à lui, se lève et s’arrête à la porte de la cuisine. Eugen se retourne, gêné, puis se ressaisit et reprend sa position initiale. Franz lui fait comprendre qu’il veut faire l’amour. « Encore ? », dit Eugen. Franz répond qu’il est un prolétaire, et que « les prolétaires sont plus vigoureux que... ». Eugen, toujours sans le regarder, l’interrompt :

- C’est un conte de fée, mon chéri, inventé pour présenter les ouvriers comme des brutes... « la picole, la bouffe, la baise, et rien dans la tête ! ».

Franz lui demande si c’est vrai. Eugen, lui tournant toujours le dos, répond :

- Je ne sais pas. J’ai trop peu d’expérience avec les ouvriers.

Franz s’approche, l’embrasse sur l’épaule, lui dit « viens » et repart vers la chambre. Mais Eugen, se retournant, lui propose d’aller plutôt visiter l’entreprise de son père.

Eugen est ici trois fois cruel : une première fois en se refusant à Franz ; une deuxième fois en lui montrant que son inculture va jusqu’à l’ignorance des outils intellectuels que la tradition marxiste a mis à la disposition de sa classe ; une troisième fois en lui signalant qu’il n’a pas l’habitude de se compromettre avec des gens comme lui. Et si Franz ne sent pas cette triple violence (il est amoureux), le spectateur, lui, comprend tout : Eugen, en feignant de reprendre un discours caricatural sur les prolétaires, a dit à Franz ce qu’il pense vraiment de lui. L’aparté du début révèle son insincérité et la proposition finale son objectif réel.

A première vue Eugen semble imprudent : ne devrait-il pas se montrer complètement hypocrite, sans risquer à tout moment de blesser sa victime par des réflexions humiliantes ? Non. D'abord parce que sa fausse sollicitude est beaucoup plus efficace que le mensonge ou la contrainte. Eugen gouverne Franz fermement, mais en douceur. Ses méthodes à l’échelle du couple rappellent celles de l’Etat ordo-libéral analysé par Michel Foucault à l’échelle des peuples : il appuie alternativement sur des affects contradictoires, préfère la régulation à l'obligation, il "conduit les conduites" ; ce qui permet de faire porter la faute, le cas échéant, sur le "régulé" et non sur le régulateur, technicien aux mains propres qui n'a fait que "gérer des flux".

Rabaissant Franz quand il prend trop ses aises (c'est-à-dire presque toujours, puisque Franz est, par nature, à l'aise partout), Eugen lui offre une petite compensation quand il est à bout (par exemple, un voyage de tourisme sexuel au Maroc). Il parvient ainsi à maintenir Franz dans la conscience de son infériorité sans toutefois l’y enfoncer au point de compromettre ses plans. Evoluant toujours dans cet entre-deux, Franz devient totalement incapable de se faire une idée juste d’Eugen : est-ce un « type merdique », comme il le dit lui-même lors de leur première rencontre? Où un homme qui l’aime, le seul parmi tout ceux qui l’entourent à ne pouvoir être soupçonné d’en vouloir à son argent, puisqu’il a l’air riche ?

Mais la méthode d'Eugen lui permet aussi de se justifier à ses propres yeux, de chasser la mauvaise conscience. Pour cela, une cruauté cultivée et par la culture convient parfaitement car grâce à elle, la force qu’il exerce sur Franz se transforme en droit. Franz est un être fruste, à l’hygiène approximative, complètement ignorant des bonnes manières et des « bonnes choses », plus encore de celles de l’Art. De plus, il manifeste une aisance corporelle qui énerve Eugen car il n’y voit qu’une incapacité répugnante à bien se tenir en société. Eugen peut donc prendre le crime qu’il commet pour la bonne leçon infligée à un naïf pour son bien, et les réflexions qu’il lui fait sans cesse pour une forme d’éducation.

Au restaurant français Au restaurant français

Toutefois, il est indispensable que cette éducation échoue et que l’écart entre le pédagogue et l’élève reste le même : faire remarquer que Franz ne peut pas lire le menu d’un restaurant français, ne sait ni s’habiller, ni prendre le sucre avec des pincettes, ni apprécier l’opéra, puis constater qu’il ne fait de progrès en aucune  de ces matières, cela contribue au confort moral d’Eugen : c'est presque lui rendre service que de voler son argent à un ex-pauvre incapable d’apprendre les bonnes manières des riches. Et mieux vaudra, à la fin, le restituer au monde pour lequel il est fait.

Aux parents d’Eugen, de bons bourgeois qui acceptent le vol et y participent avec la complicité de leur notaire, la rustrerie de Franz fournit également un prétexte acceptable pour le dépouiller. Lors des deux repas qu’on les voit prendre avec Franz et Eugen, l’ambiance est mortelle : la mère jette sur l’amant de son fils des regards méprisants, au mieux moqueurs ; quand elle souligne le bon goût d’ Eugen en toutes choses, elle n'a pas besoin d'ajouter « sauf en ce qui concerne ses amants » pour qu'on l'entende...  Quant au père, dont l'alcoolisme a certainement précipité le déclin de l'imprimerie, il récite sans y croire quelques propos rassurants sur la bonne santé de l'entreprise, certainement dictés par Eugen. Les deux remâchent un dégoût qui n’attendait que Franz pour s’exprimer : un type qui renifle à table, confond les couverts et vous rappelle à chaque seconde que votre fils chéri est un homosexuel, ce type-là mérite d’être puni.

Mais quelle est réellement la culture d'Eugen ? Elle aussi pesante (par les références qu'on ne cesse d'y faire) que vide de sens. Antonin Artaud écrivait dans la Lettre sur la Cruauté qu'à une époque où on ne cesse de « parler de civilisation et de culture », on constate que la vie elle-même n’est plus « affectée » par ces « systèmes à penser », par cette somme de connaissances, d’idées et de livres qu’on « oublit » (l'expression est de Ph. Sollers) dès qu’on les a rangés dans une bibliothèque. Quand il imagine l’aménagement de leur nouvel appartement, Eugen exprime le caractère tautologique de cette culture séparée de la vie. Il n’a pas d'argument à opposer à son amant lorsque celui-ci l'interroge sur la nécessité d'avoir une collection de livres : 

Eugen : Ici, on mettra une grande bibliothèque.

Fox : Quoi ?

Eugen : Une bibliothèque, pour les livres !

Fox : Des livres ? Quels livres ?

Eugen : Des livres qu’on lit !

Fox : Je n’ai pas besoin de livres...

Eugen ne semble d'ailleurs jamais prendre  le moindre plaisir à la contemplation d’une œuvre ou d’un meuble de prix ; sauf celui, assez sadique, de faire étalage de son bon goût devant Franz (un bon goût très relatif, qui dégénère tout au long du film en amour du kitsch, comme s'il était condamné lui-même à reproduire sous la forme d'une farce le mode de vie aristocratique). La culture ne l’apaise en rien. Elle ne le rend ni plus libre ni plus intelligent. Dans son corps énervé et ses costumes trop bien coupés, il est perpétuellement aux aguets, les yeux écarquillés, mal à l’aise, ridicule. Eugen recrée le couple culture-cruauté mais dans le sens inverse d’Artaud : ce dernier voulait régénérer la culture par la cruauté, Eugen use de la culture pour être plus cruel. Non  parce qu’il reconnaîtrait avec lucidité que le monde appartient au Mal, mais parce qu'il sait qu'il appartient à l'argent. Tout ce qu'il veut, c'est tirer son épingle du jeu et gagner la reconnaissance de ses parents.

La cruauté avec laquelle Fassbinder inflige au spectateur la tragédie de Franz Biberkopf fait du Droit du plus fort un deuxième Discours sur les Sciences et les Arts. En plein siècle des Lumières, Rousseau s’y employait à détruire la foi dans le progrès simultané des connaissances, de la raison et de la liberté. Il reprochait moins à la culture son inefficacité que son efficacité dans un sens inverse à celui qu’on suppose : « Tandis que le gouvernement et les lois pourvoient à la sûreté et au bien-être des hommes assemblés, les sciences, les lettres et les arts, moins despotiques et plus puissants peut-être, étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer dont ils sont chargés, étouffent en eux le sentiment de cette liberté originelle pour laquelle ils semblaient nés, leur font aimer leur esclavage et en forment ce qu’on appelle des peuples policés ». 

Le couple en crise Le couple en crise

Plus loin dans le Discours, Rousseau fait par anticipation le portrait d’Eugen : « Plus d’amitiés sincères ; plus d’estime réelle ; plus de confiance fondée. Les soupçons, les ombrages, les craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison se cacheront sans cesse sous ce voile uniforme et perfide de politesse.» Eugen est lui aussi un personnage tragique ; car dans sa culture il voit ce qu'il a de meilleur, alors que c’est ce qu’il a de pire. Et c’est Fassbinder qui se montre cruel en nous mettant sous les yeux un personnage, qui, en dépit de tout ce qu'on lui a légué et qu'il a lui-même accumulé comme "compétences sociales", ne peut ni vivre sans problème son homosexualité, ni éprouver aucune émotion, ni comprendre qu’il a trouvé quelqu’un qui l’aime.

Seul Franz échappe au ressentiment et au cynisme, auxquels la culture ne fait que donner une puissance nouvelle. Ce qu’il croit être sa bêtise, et qu’on peut nommer avec Rousseau sa « morale sensible », c’est ce qui fait de lui un héros ; et du film, un hommage de Fassbinder à ses amants, « Armin et tous les autres ».  

Le scénario et la mise en scène attirent l’attention, tout au long du film, sur le corps de Franz. Plus exactement sur la séparation entre sa tête et son corps. Au tout début, la tête de Franz est peinte sur l’enseigne de la baraque de foire. Son amant Klaus, le bateleur, présente à la foule sa principale attraction : « Fox, la tête qui parle ». « Un homme comme vous et moi, mais la tête entièrement séparée du tronc », et qui « répondra à toutes vos questions ». Fox-Franz est un phénomène, un extra-lucide, ce qui peut sembler comique quand on sait sa totale incapacité, dans le reste du film, à voir venir le moindre mauvais coup... Mais Franz, immédiatement présenté comme un intuitif, voit ce don confirmé puisqu'il gagne à la loterie juste après avoir annoncé à tout le monde que cela arriverait.

Cependant plus le film avance, moins il se fie à cette intuition. Et moins il croit à ce qu'il a lui-même dit d’Eugen et que ses amis homos n’ont qu’à reprendre mot-pour-mot pour le mettre en garde : « qu’est-ce que tu as dit sur ton nouvel ami ? Un type... "merdique", c’est ça ? ». L’amour et la volonté de s’élever l’éloignent de l’ « intelligence naturelle » que lui avait reconnue Oncle Max. Dans la scène où celui-ci l’informe des problèmes financiers de la famille d’Eugen, lui offrant une possibilité de se sauver du danger, Franz ne comprend rien. Il faut dire que la discussion se déroule dans un bain de boue où son corps est immergé jusqu’au cou. Or, depuis le début, si Fox a une tête qui parle, c’est son corps qui pense.

Franz et "Oncle Max" au bain de boue Franz et "Oncle Max" au bain de boue

Depuis le début, Fassbinder met en avant, comme acteur et comme réalisateur, la dégaine de Franz, qui manifeste une aisance corporelle dont Eugen, Oncle Max et tous les gens de leur monde sont dépourvus : il se déhanche, se tient crânement devant Eugen, se jette sur son lit, se déshabille parce qu’il a trop chaud. Dans la suite du film, plus il fait d’efforts pour le contraindre et le sangler dans des vêtements choisis par Eugen, plus son corps déborde, et de manière de plus en plus pathologique. Son corps fabrique du symptôme avec ce que sa tête ne veut pas comprendre : il se met à tambouriner sur le rebord de la table au restaurant français, est pris d’une crise d’éternuements chez le notaire des Thiess, renifle lorsqu’il est invité chez eux, suffoque dans sa voiture après avoir fui le dernier repas. Puis il meurt. Comme si son corps refusait définitivement de se soumettre à l’orthopédie sociale qu’Eugen exerce sur lui.

Le corps de Franz, exposé dans une station de métro et une dernière fois malmené par deux petits voleurs, est la réponse à la cruauté d’Eugen, et sa conséquence. Mais celui-ci, entouré de livres, de mobilier rococo, d’amis et d’amants aussi vénaux que lui, ne le comprendra pas ; ce qui fait peut-être de lui, sur le plan strictement moral, la première victime. Pour se prémunir contre tout sentiment de culpabilité et conserver, parmi tous les privilèges, celui de la « vraie » souffrance qui distingue ceux qui ont assez formé leur sensibilité pour l'éprouver, Eugen avait dit, en parlant de Franz : « Ces gens-là sont trop bornés pour souffrir vraiment.»

Guillaume Goujet et Yvan Comestaz

(suite de l'Abécédaire de RWF lundi prochain sur le blog de Gloria Grahame : F comme Famille)

 

 

 

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