"Ayez confiance"

Pas un jour sans qu’on entende que les Français manquent de cette "confiance" nécessaire à la bonne conduite des affaires publiques. Pourquoi ce mot, et pourquoi maintenant?

L’avantage avec Emmanuel Macron, c’est qu’il a parfois des formules qui expriment clairement ce qu’il pense. Au moment de l’absence de débat sur la 5G, par exemple, dans son fameux discours sur les « Amish », il affirmait que « la France est le pays des Lumières, le pays de l’innovation ». Cette sortie témoignait de son ignorance profonde de ce que furent les Lumières (un mouvement intellectuel qui, dans le même temps, promeut et met en cause l’idée de progrès), et d’une confusion savamment entretenue entre le progrès (qui peut être aussi moral) et l’innovation (qui se borne au domaine de la technique).

La semaine dernière, irrité par les critiques sur la gestion de la pandémie, il lançait que nous étions devenus « une nation de 66 millions de procureurs ». Ce qu’il ne supporte pas, donc, c’est que les citoyens se permettent de juger son action, qu'ils ne lui fassent pas "confiance". Et il n'est pas le seul : on a vu ce mot se répandre à la même vitesse que le virus dans le « discours public » (notion elle-même vague, mais qu’on pourrait définir comme l’ensemble des propos tenus dans les médias par des gens qui sont soit impliqués dans « l’action publique », soit dans son analyse quotidienne, comme les « politologues »). Pourquoi parle-t-on tellement de "confiance"?

D’abord, c’est une nouvelle manière de psychologiser le débat politique. Le problème n’est plus de savoir si l’action politique est bonne ou même seulement conforme aux objectifs idéologiques de ceux qui sont au pouvoir, mais si elle est acceptée par ceux qui en sont l’objet. En cas d’échec, on pourra ainsi leur en attribuer la responsabilité : comme les gens n’avaient pas confiance, ils n’ont pas bien obéi, et ça n’a pas marché. D’où l'émergence de la notion connexe d’«acceptabilité sociale », devenue l’alpha et l’oméga des spécialistes de la communication politique, des ces institutions aussi bizarres qu’envahissantes que sont les think tanks, et du personnel politique qui se livre à eux pieds et points liés. En soubassement, on retrouve l’empire du développement personnel, énième resucée de la méthode Coué, c’est-à-dire l’ensemble de ces théories qui disent toutes la même chose : il faut être « positif », et croire à une chose suffit à la faire advenir.

C'est d'autant plus facile, et pratique pour ceux qui gouvernent, à un moment où la politique semble se réduire à la question de la survie. Par de vibrants appels à la confiance, ils peuvent ainsi enfermer dans le chantage affectif ceux qui, insensibles à « la réalité de nos hôpitaux » (O. Véran à l’Assemblée), éternels coupeurs de cheveux en quatre, ne font que « commenter » et mettre des bâtons dans les roues de ceux qui « agissent ». Mais outre le fait que ces derniers, eux aussi, n’agissent qu’en parlant (c’est la définition même de la politique), on pourrait leur répondre qu’il n’y a peut-être pas de débat politique plus important que celui qui a pour objet les moyens mis en œuvre pour « sauver des vies » ; et qu’on peut redouter de s’habituer trop vite à une vie politique réduite à l'élection et au respect des consignes.

Aie confiance! © AnimationZic

Mais cela couvait depuis longtemps. Comme le disent les sociologues, la pandémie fait peut-être office d'« événement analyseur » d’une tendance vieille d’une quarantaine d’années : celle qui a peu à peu transformé la politique en gestion (de crise, puisque nous somme toujours, avec des niveaux d’intensité divers, et pour des raisons différentes, en crise), et les hommes politiques eux-mêmes en négateurs de la politique. Le tournant néo-libéral des années 80, légitimé par des dirigeants sociaux-démocrates comme Tony Blair (il affirmait qu’il n’y a pas ce qui est de droite et ce qui est de gauche, mais « ce qui marche et ce qui ne marche pas »), a mené à une dévalorisation du conflit, et donc de la politique si on la définit comme conflit perpétuel à propos de questions toujours nouvelles, engageant des participants toujours nouveaux et toujours considérés, dans un premier temps, comme illégitimes. Mécaniquement, on assiste à la sanctification de l'"unité" : il faut être unis, "ensemble" contre tout ce qui est mauvais et menace de diviser le corps social : le terrorisme, le virus, bientôt les "ennemis de la République". Et pourquoi pas la division elle-même ?

Par un retournement assez pervers, la responsabilité de cette dépolitisation est aujourd'hui attribuée aux peuples eux-mêmes, ou plutôt, comme disent les professionnels de l'analyse politique, aux "opinions publiques". Par exemple à cet ensemble vague nommé «les Français » :  ils se seraient mystérieusement « éloignés de la politique ». Le lien avec les hommes politiques serait rompu. C’est supposer, par une illusion rétrospective, qu’il ait jamais existé et qu'il ait jamais été naturel. Il est vrai qu’à l’époque où des catégories entières de la société ne se donnaient pas le droit d’avoir des idées politiques et de les exprimer, beaucoup de gens, bien que dotés officiellement du titre de « citoyen », s’en remettaient volontiers à ceux qu’ils croyaient plus capables qu’eux de décider du sort de tous. Mais on ne voit pas en quoi la défiance à l’égard du personnel politique national (qui ne représente pas à lui seul tout le personnel politique, et encore moins "la politique") constituerait une régression ou un symptôme de "crise la démocratie". D’autant plus qu’on admire sans problème, tant qu’ils ne concernent que l'Antiquité, les mécanismes de destitution, de révocation, les mandats courts et non renouvelables, qui témoignaient d'une profonde défiance des Grecs-inventeurs-de-la-démocratie à l'égard de leurs élus... 

Mais la notion de confiance possède aussi une immense vertu : elle permet de parler beaucoup pour ne rien dire, ou plutôt de faire passer des injonctions pour des analyses. En France, les spécialistes autoproclamés de l’ « opinion publique » sont appelés « politologues ». Leur statut est mal défini : dans le livre  Fondements de Science politique  cité dans l’article très court que Wikipédia consacre aux politologues, on tient (et on peine) à les distinguer des politistes, qui, plus proches du pouvoir et/ou du journalisme, n’offriraient pas toutes les garanties de sérieux universitaire. Mais en réalité, même dans son acception la plus respectable, le mot politologue désigne des spécialistes du sondage (pardon : des "enquêtes d'opinion") dont les plus subtils, comme Martial Foucault, directeur du Centre d'Etudes de la Vie Politique Française, organisent des séminaires pour apprendre à leurs étudiants à reconnaître les « bons » et les « mauvais », puis à en produire eux-mêmes (des "bons").

L' existence même de cette "science politique" et des "politologues" est douteuse, par le simple fait que dans sa plus vaste extension, on pourrait y ranger aussi bien la philosophe politique Hannah Arendt que le directeur d'Ipsos et habitué des plateaux Brice Teinturier. Et pourquoi pas l'"écrivain", chef d'orchestre, directeur de Planète Finance et conseiller de tous les princes Jacques Attali ? Mais cette pseudo-science (la politique est tout sauf une "science") est surtout tautologique et normative : elle prétend nous apprendre ce que nous sommes et gagne à chaque fois parce qu'elle nous rend tels qu'elle nous imagine, ou nous veut. Chacun d'entre nous, exemplaire de Français devant sa télé ou sa radio, est condamné à s'entendre dire chaque jour "ce que pensent les Français". Sur la base de cette information "objective" (car bénéficiant de l'aura du chiffre), nous sommes censés faire un choix éclairé lors des prochaines élections. Mais comme ces analyses finissent toujours par dresser le portrait assez effrayant d'une "opinion" (qui contient mais dépasse la nôtre) en voie de radicalisation, courant aux extrêmes, il nous sera finalement conseillé de pencher pour le candidat le plus "raisonnable". De plus en plus souvent, emportés par l'enthousiasme, les politologues se mettent carrément à nous engueuler (comme E. Macron, avec qui ils trouvent toujours que nous sommes "trop sévères") : nous sommes incohérents, râleurs, ingouvernables, populistes, bref, indignes de cette démocratie représentative qu’ils ont si patiemment élaboré, et qu'ils font fonctionner en étroite collaboration avec leurs anciens élèves devenus ministres, pour mieux nous "gérer".

Un historien avait un jour qualifié le régime de Vichy de « rêve secret de l’Etat français » : une administration qui fonctionne, "modernise le pays" (rappelons qu'à côté d'une idéologie réactionnaire et d'une pratique criminelle, l’« Etat français » de Pétain a créé des grandes écoles, le code de la route, et a rendu obligatoire la carte d’identité), une sorte d' Etat pur qui se passe très bien de toute validation par le peuple, sauf sous la forme de l'acclamation. En effet, jusqu’à un certain moment en tout cas, le maréchal Pétain avait su "rassurer", "fixer un cap", et gagner la "confiance" d’une population sonnée par une série d’événements aussi inattendus qu’angoissants. Ce qui prouve que la confiance n'est pas une valeur en soi.   

Yvan Comestaz

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