Nostalgie du 9-3

À peine prof, je fus nommé comme stagiaire au lycée Utrillo de Stains dans lequel j'ai pour finir enseigné 15 ans. Aujourd'hui, alors que la réaction bat son plein, j'y repense avec mélancolie.

Il y a 20 ans, frais émoulu du CAPES, j'étais nommé, alors comme professeur-stagiaire, à Stains, au lycée Maurice Utrillo. Je flippais un peu du fait de la réputation sulfureuse du 9-3. J'y étais allé en RER et descendu à Pierrefitte-Stains, j'ai dû marcher un bout entre les cités et de petits potagers alors que par la ligne 13, ç'allait beaucoup plus vite. Le lycée est un peu derrière Paris 8, ex-Vincennes.
Je me suis immédiatement retrouvé dans une AG fournie et combative en arrivant au lycée. Le rapport de force avec les enseignants était tel que l'administration n'en menait pas large.
"Tu verras, ici, c'est un faux lycée sensible", me dit L., ma tutrice. En effet.
Dans la salle des profs, pendant près de 15 ans, j'ai rencontrés des collègues comme je n'en ai pas revus ailleurs. On discutait, s'engueulait parfois, autant sur la politique, l'art, la littérature... On disait des vers d'Aragon ; nous étions plusieurs à aimer sa poésie.
On a même fait une fois une manif dans le bahut contre Blanquer quand il était recteur de l'Académie parce qu'il voulait faire inspecter les profs de maths par des inspecteurs de lettres et inversement. On a fait des occupations avec les élèves au moment du CPE notamment, des manifs pour en faire régulariser certains. Les gamins étaient sympas, à mille lieues des clichés consensuels racistes sur l'ensauvagement. C'était des pauvres, déshérités et peu épargnés par la vie, voilà tout. Certains furent de très bons élèves. Noirs et Arabes pour la plupart, ils subissent les vexations et les insultes policières au quotidien. 
En 2003, il y eut des AG qui durèrent 7 heures.
Tout cela ne nous empêcha pas d'avoir un taux de réussite au bac qui nous valu un article du Monde. Ça devait désespérer le Rectorat.
Et sur le voile, me direz-vous ? Nous n'étions évidemment pas tous d'accord mais le consensus, très honnêtement, fut globalement bienveillant et il le fut de plus en plus sur fond d'islamophobie croissante. Une polémique républicaine sur le voile aurait mis le lycée à feu et à sang et même les collègues les plus laïcards souhaitaient éviter ça.
En fait, les années 70 ou post-68 ont politiquement perduré miraculeusement dans des zones du 9-3 via des militants, il faut le dire, trotskistes pour la plupart. En 2000, les militants de cette génération avaient la cinquantaine

Tout ça est clos, politiquement. Blanquer, que nous avions hué, est devenu ministre et approfondit méthodiquement le caractère de classe effroyable de l'école. D'où ma profonde mélancolie.

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