«La France à l'heure du monde», de Ludivine Bantigny

Une histoire immédiate, à mille lieues des clichés faciles, par l'historienne Ludivine Bantigny. Le mitterrandisme comme calamité politique et tragi-comédie obscène à l'origine de la désorientation subjective contemporaine.

L'histoire ne concerne pas nécessairement ni exclusivement les époques lointaines et la question de l'étude historique du temps présent a acquis depuis un moment déjà ses lettres de noblesse. C'est donc, pour aller vite, aux trente dernières années de l'histoire de France que La France à l'heure du monde, livre publié par Ludivine Bantigny - au Seuil et dans la collection "Univers historique" -, est consacré. Il aborde maints aspects de l'époque dont le politique qui, s'il est d'une réelle importance, n'est pas exclusif mais auquel je me limiterai tant ce livre est dense, aussi bien sur les questions artistico-culturelles (variété française comprise) que sur la diplomatie honteusement atlantiste et néo-coloniale de feu le président Mitterrand.

Le livre de Ludivine Bantigny propose de fait - et ce n'est pas la moindre de ses qualités - une généalogie de la crise larvée que connaît la France via, notamment, une désaffection populaire virant de plus en plus à la défiance vis à vis du politique.

Fondamentalement, le PS et la droite (d'abord RPR/UDF puis UMP) ont mené depuis trente ans la même politique dans ce que l'on pourrait nommer un consensus néolibéral pro-"Europe", que celle-ci se soit nommée CEE ou, désormais, Union européenne. Gauche et droite apparaissent comme unies dans la volonté opiniâtre d'adapter la France à la mondialisation libérale et, de ce point de vue, les phrases prononcées par les hiérarques du Parti "socialiste" - rappelées par Ludivine Bantigny-, sont assez édifiantes, entre un Mitterrand sans principe qui dit qu'il "faut vivre avec son temps", un Bérégovoy qui définit sa politique comme la remise des "montres à l'heure" [du capital] ou encore Jospin qui note, faux ingénu, en 1997 que "paradoxalement", la gauche est plus douée que la droite pour imposer des réformes libérales.

Rappelant qu'avant Mai 1981, être de gauche consistait nécessairement à remettre aussi en cause le capitalisme, Ludivine Bantigny tord le cou à quelques mythes encore présents. Le PS n'a pas attendu 1983 pour tourner libéral. Dès l'automne 1981, les promesses de changer la vie sont piétinées et même dans les entreprises nationalisées, le management règne en mode Ronald Reagan.

La modernité "socialiste", sa mue en "parti de gouvernement" ne sont rien d'autre qu'un ralliement béat à l'économie de marché à tel point que même le keynesianisme, incarné par Mélenchon, passe pour gauchiste et irresponsable.

En parallèle à ce tournant libéral assumé qui, via Martine Aubry et ses "35 heures" flexibilisées par exemple, a précarisé le travail et augmenté la souffrance engendré par celui-ci (surtout dans la jeunesse et chez les femmes, comme le montre le très beau chapitre sur "les maux et les mots" du travail), le Parti socialiste a un rôle crucial dans la naissance d'un climat xénophobe dans ce pays. La régularisation de 1982, qui pour être importante ne fut pas aussi massive qu'on peut le croire, fut en effet suivi d'un discours sur la protection de l'emploi pour les Français ("mon devoir est de protéger l'emploi des Français", dit Mitterrand en 1983) et de lois toujours plus dures contre les "clandestins", qu'on peut du reste mettre en rapport avec la reprise, par Mitterrand, du vocable prélepéniste dû au PCF qui soutenait l'existence d'un "seuil de tolérance".

Le lien socialiste entre ralliement au libéralisme reagano-thatchérien et racisme d'État s'illustra, dès 1983-1984, par les propos odieux tenus par Mauroy (pas un saint homme non plus celui-là, contrairement aux légendes vérolées de "la gauche") mais aussi par Defferre au sujet d'ouvriers arabes de l'automobile en grève. Alors que ces ouvriers s'entendent crier "Les bougnoules au four" par la CSL (le syndicat maison de Citroën), Defferre et Mauroy non seulement ne les soutiennent pas mais parlent, à propos de ces grévistes, de "chiites" qui seraient "étrangers aux réalités sociales et économiques de la France". Cet épisode aura du reste des répliques douloureuses comme l'illustre le délire islamophobe de la gauche républicaine, déjà vieux - en 2014 - de 25 ans. La gauche n'aime pas beaucoup le peuple prolétaire réel de ce pays. 

La possibilité parlementaire d'une alternative politique à donc été mise à bas par un Parti socialiste qui a renoncé à changer quoi que ce soit - si tant est qu'il en ait eu un jour le dessein.

La chronique de Ludivine Bantigny fait donc l'histoire d'une période sombre mais pas désespérante par les résistances réelles à l'air du temps qu'on y constate (mouvements de chômeurs, de sans-papiers, rap contestataire, ...) Période qui toutefois a donné à des millions de gens le sentiment d'une fatalité capitaliste comme seul horizon. Fatalité contestée parfois par la rue (les grandes grèves de l'automne 1995) mais aussi par les urnes (54,5% de NON au TCE lors du référendum de 2005) même si elle reste encore forte.

L'intérêt central du beau livre au style fluide de Ludivine Bantigny vient de sa lucidité sur le rôle funeste du PS dont je puis dire, par exemple, qu'il a pourri, autant que cela lui fut possible, ma jeunesse et celle de ma génération - et que cela a continué pour celles d'après.

Ce livre, donc, illustre rigoureusement ce qu'on constate en regardant des photos de la Place de la Bastille au soir du 10 mai 1981 et en les comparant à celles des soirs de victoires qui suivirent. En 1981, juste avant la désillusion, on voit des gens du peuple derrière les barrières de la place. Des visages pasoliniens - qu'on ne verra plus. Et ce, dès 1988. Sans parler des fans béni oui-ouistes d'Anne Hidalgo en extase dimanche dernier pour la victoire de leur candidate alors que le FN enlevait une dizaine de villes dont une au coeur de la région des hauts-fourneaux...

Ce livre appelle à une lucidité peut-être douloureuse sur l'illusion parlementaire et singulièrement sur le Parti socialiste.

Mais comme disait René Char dans ses Feuillets d'Hypnos : La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil.

 

"La France à l'heure du monde", Ludivine Bantigny. "La France à l'heure du monde", Ludivine Bantigny.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.