Contre-tombeau pour la classe ouvrière («L’espoir et l’effroi» de Xavier Vigna)

Historien qui a forgé la notion d'insubordination ouvrière des années 68 dans son premier livre à propos de son objet d'enquête et d'étude, à savoir la classe ouvrière, Xavier Vigna sort un nouveau livre publié aux éditions La Découverte : «L'espoir et l'effroi».

L'espoir et l'effroi © Xavier Vigna L'espoir et l'effroi © Xavier Vigna
Désormais, quand il est question des ouvriers dans le tintamarre médiatique, c’est presque toujours pour parler du supposé vote d’extrême-droite puisque le Front national serait, pour de nombreux chroniqueurs des vicissitudes du parlementarisme français, le premier parti chez les ouvriers, ceux-ci passant pour l'électorat principal du parti du clan Le Pen alors que l'abstention est en vérité le choix électoral majoritaire d'ouvriers méprisés et abandonnés par l'Etat et une grande partie de "la gauche". Reste que s’il est question d’ouvriers à Hénin-Beaumont, l’on peut dire qu’à la rigueur, on en entend encore parler car des OS licenciés souvent de provenance étrangère et de leurs enfants des cités-monde, il n’est même plus fait mention, sinon sous les noms infamants du genre « racailles » comme disait Sarkozy en 2005 à Argenteuil. De ce point de vue, le musée prévu sur l'île Seguin en lieu et place de la forteresse ouvrière que fut l’usine Renault de Billancourt vient parachever, en quelque sorte, le mépris effroyable, mais consensuel dans les grands partis, qui s’exprime à l’encontre de la classe ouvrière – qui, elle, demeure pourtant, en dehors de toutes les représentations faciles, diffamatoires ou plus simplement invisibilisées.

C’est donc aux ouvrières et aux ouvriers que Xavier Vigna consacre une fois encore un livre issu de son Habilitation à diriger des recherches. Il le fait toutefois sous un angle jusqu’ici peu exploré par l’Histoire mais en écho aux travaux de Jacques Rancière sur la parole ouvrière, à savoir à partir des écrits sur la classe ouvrière mais aussi de ladite classe, en excluant globalement – logique de méthode et de propos – ce qu’on appelle communément - mais un peu vite, on le verra - la littérature (la belle langue classique et/ou académique, pour faire simple) écrite par des auteurs reconnus, fussent-ils par exemple membres éminents du Parti communiste français (ce n’est donc pas, et c’est heureux, dans le livre de Vigna qu’on trouvera des pages sur Les cloches de Bâle ou Les beaux quartiers d’Aragon).

Toutes les écritures dont parle l’historien sont donc en lien existentiel et/ou politique avec la classe ouvrière. Ainsi en est-il des enquêtes sur la classe de la part d'un certain catholicisme qu'on appellera plus tard de gauche avec Simone Weil ou Michèle Aumont mais aussi de l'étonnant réactionnaire Jacques Valdour qui préfigurent l'établissement comme mode efficace d'enquête. Sans oublier, déjà, la volonté de raconter la vie ouvrière à l'image de Constant Malva qui ouvre et referme le livre. Face à ces écritures, d'autres, évidemment du côté des ennemis de la classe, cherchent à dénigrer celle-ci, à la rabaisser ou à en pointer les supposées mœurs dépravées que seraient le prétendu alcoolisme ouvrier ou la sexualité débridée et immorale des femmes prolétaires en particulier. Ainsi, la première partie du livre, chronologique, couvre l’histoire des ouvriers de la Première guerre mondiale sous le ministère d’Albert Thomas et de la rationalisation du travail en usine à l’effroi contemporain en cours depuis la restauration libérale engagée depuis les années 1980 sous la houlette, surtout, d’un Parti socialiste qui, en vérité depuis l’après-guerre comme le montre le livre, a toujours férocement détesté les ouvriers, des ministres Moch à Macron en passant par Bernard Tapie et Martine Aubry. Cette première partie justifie à elle seule le titre du livre de Vigna puisqu’elle montre, avant la lourde défaite des années 1980, la constitution politique, objective et subjective (poids du Parti communiste, par exemple), d’une centralité ouvrière longtemps prépondérante pour qui se sentait progressiste et du côté de l’émancipation. Elle montre ainsi par exemple les grandes heures des luttes du prolétariat organisé héritier de la Résistance (à propos, par exemple, des grèves de 1947 où sont mises en avant de grandes figures de la Résistance communiste dans les textes d'alors), rappelle ce que Vigna lui-même a nommé l’insubordination ouvrière des années 68 puis l’effroi consécutif au tournant néo-libéral qui voit fleurir, dans les écritures, des stigmatisations aussi hâtives que honteuses de la part d’enfants parvenus de la classe ouvrière (comme Edouard Louis et Didier Eribon) accusant les ouvriers de lepénisme et, à l'avenant du registre de l’essentialisation de classe, d'homophobie et, plus généralement, de beauferie.

La deuxième partie du livre se penche sur les représentations des ouvriers à travers les écritures patronales mais également ouvrières. Elle constitue la partie la plus originale du livre et partant la plus intéressante. On y lit ainsi le racisme effroyable du patronat et à quel point les ouvriers arabes, par exemple, sont à tout le moins méprisés et essentialisés par le patronat et même, parfois, par des scripteurs censés être du côté des ouvriers. Dans les chapitres de cette deuxième partie, Xavier Vigna met en opposition les représentations réactionnaires d'une classe ouvrière détestée parce que crainte (a fortiori lorsque le communisme semblait une menace sérieuse pour l'ordre social et politique de la bourgeoisie) et d'autres écritures valorisant la figure ouvrière et/ou appelant à la révolte. Enfin, face aux scripteurs patronaux ou de la nébuleuse sociale-démocrate (Alain Touraine, par exemple) qui méprisent les ouvriers ou en annoncent la disparition en tant que classe dès la fin des années 1950, l'historien évoque longuement et efficacement la parole des ouvrières et des ouvriers. Dans ces pages, très belles, apparaît qu'il existe véritablement une littérature prolétarienne malgré la « question redoutable » et ancienne (Vigna mentionne George Sand à ce propos) d’une langue ouvrière à ne pas travestir ou trahir au risque d’un effacement de l’ouvrier (Albert Soulillou, Georges Navel, Thierry Metz…) qui écrit.

Précisément donc, une littérature ouvrière existe et c'est un pas gagné de ce livre qui montre, au passage, que l'effacement ou l'invisibilité de la classe ouvrière ne reflète en rien sa disparition mais plutôt une crise de la centralité ouvrière qui fut longtemps la colonne vertébrale de la politique émancipatrice. Le livre de Vigna montre de façon convaincante que paroles et écrits ouvriers n’usurpent pas la catégorie de littérature comme l’illustrent les saisissants extraits choisis par l’historien qui, dans le sillage de Michel Ragon, ne cite que d'authentiques ouvriers et ouvrières (les établi.e.s sont donc ici exclus du corpus étudié) et relève les rythmes de certaines phrases, ternaires par exemple, et qui ne sont pas moins émouvantes que les périodes carrées d’un Bossuet.

Ainsi, si le sous-titre du livre indique « Luttes d’écriture et luttes de classes en France au XXème siècle », on peut dire que cet ouvrage est une invite brillante à s’intéresser vivement aux paroles ouvrières, à la fois singulières et universelles et ouvrant sur des contrées encore inexplorées de la littérature comme combat et libération au moins subjective ici encore.


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J'introduirai la présentation par Xavier Vigna de son livre le vendredi 2 décembre 2016 à 19h00 à la Librairie Vocabulaire du 39 bld de Port-Royal à Paris.

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