Le cimetière et l'exil

Aujourd'hui, parmi les nouvelles, il a été à nouveau question de réfugiés qui tentent au péril de leur vie et avec un courage surhumain de se construire une nouvelle vie en Europe tandis que la forteresse blanche qu'est l'UE est exclusivement obsédée par l'idée de se débarrasser de ces hommes...

Aujourd'hui, parmi les nouvelles, il a été à nouveau question de réfugiés qui tentent au péril de leur vie et avec un courage surhumain de se construire une nouvelle vie en Europe tandis que la forteresse blanche qu'est l'UE est exclusivement obsédée par l'idée de se débarrasser de ces hommes, femmes et enfants après néanmoins avoir, singulièrement pour la France, détruit certains cadres étatiques existant de l'autre côté de la Méditerranée. Il a également été question de la profanation d'un cimetière en Meurthe-et-Moselle par des adolescents gothiques écervelés. 

Des deux informations, dont le parallèle est en vérité saisissant, c'est surtout la profanation qui a apitoyé nos grands médias télévisuels et qui a suscité la révolte du bon peuple bien de chez nous, bien sous tous rapports et catholique bon teint. Une profanation, il faut dire, c'est révoltant. Mais Jésus lui-même disait toutefois qu'il fallait "laisser les morts enterrer les morts" et on peut constater, avec effroi et comme une seconde profanation, que c'est le sort de morts qui soucie davantage l'opinion bassement française. Pour les autres, les réfugiés, les femmes qui ont vu leur enfant mourir sur un frêle esquif menacé de submersion, les gens qui cherchent des cours d'alphabétisation après avoir survécu en s'accrochant sur le toit de la remorque d'un camion, rien. La froideur. On aime nos morts, déraisonnablement, en France. Mais on déteste la vie du monde mondialisé où normalement devraient partout pouvoir vivre des gens de partout.

Une fois encore, une profanation de cimetière est un acte répréhensible mais la stupeur est vaine si par ailleurs, nul n'a de compassion pour les vivants d'Afrique, du Soudan, de Libye ou d'Erythrée qui ont risqué leur vie pour arriver ici en espérant se poser et respirer après que, pour la Libye, la France, alors dirigée par Sarkozy et BHL, a livré l'Etat à des bandes d'allumés djihadistes.

Ce télescopage de deux nouvelles semble un concentré d'un pays - la France - qui pourrit sur pied, rabougri n'aimant plus que les blancs, sa terre et ses morts. Le cimetière est-il devenu, pire que la névrose dont Sartre parlait en 1961 dans sa préface aux Damnés de la terre de Frantz Fanon, la métaphore de la France ? A qui fera-t-on croire sinon aux pires égoïstes de la terre que la France ne peut accueillir de nombreux réfugiés ? La régression politique française néo-vichyste est une honte sans nom. 

Les morts du cimetière de Meurthe-et-Moselle n'ont pas vu, et pour cause, leurs stèles brisées. Les réfugiés assistent eux au spectacle d'un pays où l'égoïsme le plus abject est au poste de commande. Il y a pourtant un seul monde où chacun est comptable de chacun. De surcroît, la France, fille de la Révolution, doit plus que jamais défendre le droit à l'existence.

Non seulement, nous devons accueillir ces vivants pleins de vie en quête d'une liberté libre et prêts pour cela à braver des conditions dantesques. Mais nous devrions même, si nous avions un peu de dignité retrouvée, témoigner d'une vive admiration pour le courage dont ces gens ont fait preuve.

Comme l'écrivait André Breton dans ses Prolégomènes à un troisième manifeste surréaliste : "Assez de faiblesses, assez d'enfantillages, assez d'idées d'indignité, assez de torpeurs, assez de badauderie, assez de fleurs sur les tombes, assez d'instruction civique entre deux classes de gymnastique, assez de tolérance, assez de couleuvres." 


 

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