Pourquoi Aragon

En lisant "La Semaine sainte", roman tout à la fois classique et formellement inventif, on peut mesurer la fidélité d'Aragon envers tous ceux qu'il a été, du révolté surréaliste au faux apparatchik du Comité central du PCF. La référence à Werther illustre les métamorphoses qui font son unité.

Je repense souvent à mes larmes et à mon malaise physique au moment de la chute de l'URSS, à la fin de 1991. Je faisais alors, une fois de plus, l'expérience d'une altérité : j'étais du côté du mal et des totalitaires. 
La séquence achevée par la désintégration de l'Union soviétique avait commencé dès 1989 avec la chute des régimes satellites de la superpuissance aux pieds d'argile. À mes yeux, il y avait eu un réel mouvement en Pologne (mais papiste-réactionnaire pour finir) et un autre en RDA, pour un socialisme authentique - que Kohl balaya par la Réunification.
Le reste, "la Révolution de velours" ou la Hongrie de 1989 (avec Orban alors coqueluche de nos démocrates), c'est de la foutaise. Bush prenait ses quartiers à l'Est en lieu et place des Soviétiques, point. Dans un désastre obscur s'éclipsait une idée de l'émancipation qui avait mobilisé des millions d'hommes et de femmes. Camarades.
Le rapport avec Aragon, évidemment, c'est le communisme au sens large, ou à tout le moins un messianisme matérialiste ("Un jour un jour viendra/Couleur d'orange/Où les gens s'aimeront") mais aussi une conscience aigüe du tragique (voir "La Nuit de Moscou" dans Le Roman inachevé). Par sa mort, quelques années avant, il était entré dans mon imaginaire et le peu que je savais de son œuvre alimentait ma vague espérance et ma soif d'héroïsme. J'avais aussi mesuré que, de tous côtés, il sentait le soufre.
C'est au fil de ma fréquentation de son œuvre qu'Aragon m'est apparu comme un héritier hétérodoxe du Surréalisme dont l'initiateur fut incontestablement son ami de jeunesse, André Breton.
La politique a divisé ces deux hommes. Breton a opté pour une variante anarcho-trostkiste (ceci dit sans aucun mépris, j'aurais pu dire "libertaire") tandis qu'Aragon, probablement à la recherche d'une structure forte du fait des mensonges familiaux notamment à propos de sa naissance, resta au Parti communiste français qu'avec Breton, il avait rejoint au moment de la Guerre du Rif (ce qui fut une des rares bonnes raisons de rejoindre le PCF). Aragon fut membre du PC jusqu'à sa mort, le 24 décembre 1982.
Les amis qui me connaissent depuis au moins 25 ans savent à quel point la brouille Breton/Aragon a été pour moi bien plus sérieuse et source de turpitudes que la rivalité Stones/Beatles.
J'ai adoré Breton comme aucun autre écrivain mais je dois bien constater que cette passion fut en vérité brève, aussi intense que courte. Dans mon entourage, Breton ne dérangeait personne. Pas mon entourage familial maoïste, en tout cas, qui par ailleurs détestait "la crapule stalinienne" Aragon. J'ai adoré cette œuvre mais j'ai fini, et je le déplore, par la trouver vieillie à l'image de métaphores absolument datées dans la prose de Breton.
Surtout, je crois, qu'en fait de surréalité, Breton finit par fuir la réalité pour devenir un professeur d'optimisme qui ne croyait pas en son enseignement. Aragon, lui, se confronte au réel dans toute son œuvre et la dimension tragique de sa pensée, de son écriture, de sa poésie surtout est saisissante. De sa poésie, du reste, je n'aime pas tant ce qu'il raconte d'Elsa et de lui, un peu surjoué, que son rapport au communisme, au "bonheur aussi grand que la mer" qui nécessairement se fracassent et se révèlent impossibles ou jalonnés d'impasses éventuellement épouvantables (cf. "Épilogue" qui clôt Les Poètes). Aragon est pour moi le grand poète français du communisme sous l'angle de l'espérance et de la désillusion tragique (sans liquidation, de sa part : "À vous de dire ce que je vois").
Les deux sont liés ; c'est le nœud du drame.
Je m'aperçois aussi que dans la seconde partie de sa vie, Aragon reprend le fil de son surréalisme. Ainsi y a-t-il, jusqu'à la fin, un surréalisme aragonien. Un surréalisme qui ne rejette pas la politique tant s'en faut, un surréalisme de la Résistance en France sous l'Occupation, un surréalisme qui énonce qu'il n'y a pas d'amour heureux, que ce qui nous attend est plus la désillusion que la révolution mais qu'en même temps, et c'est là le déchirant de son œuvre, il faut rester fidèle à sa jeunesse, à son idéal (ce dernier point est commun à Breton et lui, donc).
Un des mots d'Aragon est "métamorphose", au singulier ou au pluriel, et cela définit bien l'écrivain qu'il fut. Comme probablement Breton, il connaissait bien la littérature française (et sans doute au-delà mais après tout, la française est déjà un gros morceau), littérature qu'il a prise sur ses épaules pour se situer dans un entre-deux singulier entre l'héritage de la tradition et son renouvellement. Aragon ne semble pas toujours être inventif et pourtant, il l'est : renouvellement des formes, volonté d'étourdir et/ou de perdre son lecteur tout en relançant, folie !, l'alexandrin (comme dans "Que s'est-il donc passé La vie et je suis vieux" qui dit l'insaisissable fuite du temps)...
Aragon a la passion du réel, pour reprendre Badiou dans Le siècle, et il incarne merveilleusement la promesse tragique du XXème siècle qu'il a su porter jusqu'au bout de sa vie, attentif aux nouveautés, à la poésie contemporaine (Bénézet en savait quelque chose), au cinéma ("Qu'est-ce que l'art, Jean-Luc Godard ?).
Aragon l'a dit mais on retrouve des références à ce roman aussi dans son œuvre : il avait adoré L'Éducation sentimentale. Par la référence à ce roman, on mesure ce qui l'éloigne de Breton. Celui-ci, déçu par la réalité, aurait pu, comme Frédéric avec Rosanette, préférer la forêt de Fontainebleau à la politique organisée. Aragon, lui, y compris dans ses égarements indéfendables ("Vive le Guépéou !"), n'aura eu de cesse de tenter de faire sourdre une aube du réel. Le tragique est toujours l’envers d'une victoire aveuglante. Il faut imaginer Frédéric Moreau heureux.

Continuer, nous dit-il.

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