Collabo, M. Julliard ?

Dans son dernier édito de "Marianne", l'ex-animateur de la Deuxième gauche rallie tout bonnement l'extrême droite en accusant celles et ceux qui ne font que défendre la liberté vestimentaire des femmes et la liberté de croyance de toutes et tous d'être des "collabos". Un tel trafic du sens des mots mérite qu'on s'y attarde et que l'on rappelle quelques... vérités.

Disons le tout net, lorsque Jacques Julliard, ex-défroqué cédétiste, appelle parti collabo (ici) celles et ceux qui défendent la liberté de chacun.e et partant la démocratie authentique dans ce pays, il ne fait que relayer le discours lepéniste, hélas partagé par des pans entiers du parlementarisme français, selon lequel ne sont du pays France que les blancs, athées ou chrétiens, et celles et ceux, leurs potes sans doute, qui se soumettent à ces blancs sans moufter.
Vision en vérité pétainiste ou barrésienne ou héritée de Drumont. "L'honneur d'être français" disait Mitterrand.
Comment s'étonner, dès lors, que des pans entiers de la gauche dite républicaine franchissent la dernière herse qui la séparait du lepénisme le plus vil et endosse l'antienne qui prépare, si l'on ne riposte pas, la guerre civile raciale dans l'Hexagone.
La petite musique est infecte. Elle va de Charlie à Marianne en passant par l'inénarrable Chevènement qui théorise () qu'à Saint-Denis le grand remplacement cher au fin de race Renaud Camus a déjà eu lieu.
Mais quoi ? Collabo ? Pourquoi ce terme ? La France est envahie par une armée étrangère ? La France est-elle en guerre ? Oui, elle l'est mais pour être précis, elle fait la guerre. Elle bombarde la Syrie et n'est pas trop regardante sur les victimes civiles qu'elle engendre. Pas grave, hein, ils ne sont pas blancs...
Mais ici, sur le sol de France, y a-t-il une guerre ? Serait-ce plutôt, refoulé colonial suite à une défaite dont doivent se réjouir tous les hommes libres, la mémoire de la guerre d'Algérie qui fait retour plus fortement que jamais ? Ah... Que Julliard le dise : son journal et lui, poubelle républicaine et organe officieux de la Chevènementie dont le chef fut pro-Algérie française et préfet d'Oran quelques mois en 1962, son journal et lui, donc, ressuscitent la vieille alliance Lacoste-Mollet-Le Pen en recyclant la prose boueuse de Français de souche ? Comment, sinon, en dehors de cela, parler de "collabo" ? Dites plutôt "porteur de valises", "fellaghas" ou "islamogauchistes". Non ? Ces mots sont - il est vrai - trop honorables, M. Julliard ? 
Pour moi, voyez-vous, un collabo évoque une exposition célèbre, sous occupation étrangère, une exposition infâme mais, je vous l'accorde, bien ancrée dans un certain esprit français, celui de la terre et des morts, celui des massacres antisémites de Strasbourg en passant par la révocation de l'Edit de Nantes, la rafle du Vel' d'Hiv' ou le 17 octobre 1961. Son nom : Le juif et la France.
Ce pourrait être cocasse, M. Julliard, si votre refrain ne charriait pas un appel aux ratonnades et aux pogroms. Que vous soyez de gauche n'y change rien. Le ministre Chautemps craignait en 1938 un "afflux de réfugiés israélites". C'était d'ailleurs la ligne des futurs... collabos. 
Ainsi donc, être traité de "collabo" par un type qui est tout prêt à faire une exposition sur "les musulmans et la France", voilà qui est obscène. Il est grand temps de tordre politiquement le cou aux apprentis sorciers racistes de votre espèce en rappelant qu'aucun pays au monde n'a d'identité et que cette idée même est une absurdité sans nom qui ne peut mener qu'au crime. Laissez donc les souches aux arbres et aux plantes exclusivement !
Collabo ? Quelle honte, M. Julliard ! En dehors de vos éditos un temps de l'ordre de la soupe rocardo-mitterrando-cédétiste appelant à servir le patronat contre la classe ouvrière de ce pays et de vos torchons lepénistes néo-pétainistes d'aujourd'hui, qu'avez-vous fait, vous, pour ce pays ? Avez-vous travaillé à l'usine ? Avez-vous été ouvrier arabe révolté dans l'automobile au milieu des années 1980 ? Avez-vous respiré, certes bien malgré vous, l'odeur âcre du goudron des routes ? Avez-vous traversé la Méditerranée grâce à des passeurs peu scrupuleux au risque de votre vie ? Avez-vous élevé des enfants seul ou travaillé la nuit ?
Vous n'avez, bien évidemment, rien fait de tout cela. Comme vos comparses de Charlie qui, ivres de leur haine des pauvres gens, moquent les victimes du tremblement de terre en Italie une semaine après avoir dessiné Edwy Plenel tenant en laisse les frères Kouachi (dessin de Coco - qui devrait tenter de travailler à Minute ou au Crapouillot), vous basculez avec les meilleures intentions du monde (y croyez-vous vraiment ?) dans l'idéologie néo-pétainiste la plus rance.
On n'est pas collabo, M. Julliard, quand on est aux côtés du peuple multinational de ce pays. On n'est pas non plus "munichois" quand on défend les faibles contre les forts et le consensus national-parlementaire irrespirable. Pensez à Jean Moulin même s'il est douteux que la vergogne vous étreigne (un certain degré de pourriture rendant toute conversion impossible), pensez à lui défendant l'honneur des tirailleurs sénégalais contre des nazis voulant salir leur mémoire. Le collabo, s'il en est un, c'est vous.

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