Pourquoi je ne souscris pas à la vague consensuelle #MeToo

Le consensus a une cible. Celle-ci n'est pas toujours clairement désignée car elle n'honore pas ses contempteurs mais il suffit d'écouter deviser ici et là, dans les médias généralistes, les spécialistes autoproclamés du harcèlement pour entendre que la psychanalyse, Freud et Lacan sont la cible du discours ambiant. La question du désir mérite autre chose qu'une obsession de clarté.

La rédaction de Mediapart, c'est son droit absolu, n'a aucune distance par rapport au climat discursif consensuel actuel et a vite faite de cataloguer harceleur ou machiste, à tout le moins, quiconque s'écarte de la nouvelle doxa consensuelle féministe. Je voudrais pourtant dire brièvement pourquoi je ne communie pas dans le consensus général qui s'est appelé #BalanceTonPorc puis #MeToo.
On l'a dit, déjà, même si ç'a été vite balayé mais le slogan Balance ton porc était un appel à délation. On peut dénoncer des connards, des salauds, des violeurs, c'est vrai. Mais Balance est plus que ça. Je ne m'étends pas sur ce point, il est glissant et puis, c'est ma contradiction, je n'ai d'abord pas envie de défendre des salopards et encore moins des violeurs. Il ne s'agit d'ailleurs en aucun cas, pour moi, de défendre des porcs. Mais #ExigeLaJustice aurait été au moins préférable.
Mon point central n'est toutefois pas celui-là. Il touche à la question trouble du désir, à l'infracassable noyau de nuit comme dit André Breton, qui était un grand lecteur de Freud, à propos de la sexualité humaine. 
À entendre partout la doxa #MeToo, on est saisi par la quête folle d'une clarté cristalline du désir qui, à mes yeux, aboutit à une vision délirante et réactionnaire du désir où celui-ci devrait quasiment être couché (pardon du jeu de mots !) sur papier comme pour un contrat afin que tout soit dit et qu'il n'y ait pas, d'une manière ou d'une autre, quelque tromperie. Cela est proprement délirant. Le désir est trouble, souvent. Il renvoie à ce que Freud montre de l'inconscient dans lequel le et remplace le ou de la vie psychique consciente. Quelqu'un peut dire non et vouloir ce à quoi il ou elle dit non. On le voit dans les rêves, notamment : vouloir courir et ne pas pouvoir, par exemple. Cris d'orfraie ou pas, c'est un fait psychique et humain. Cela ne valide ni n'autorise, évidemment, la pratique du viol mais cela relativise les propos sur un regard ou une insistance dans un lieu public, etc. Car la brigade morale #MeToo a engendré cela. Il y a du trouble, de l'indécidable... Bref, du désir. #MeToo, et c'est pourquoi le freudisme et sa refonte par Lacan sont une de ses cibles, veut mettre fin à ça. Mais l'idée d'une clarté nécessaire du désir est pire qu'un oxymore, c'est une négation de celui-ci. Voyez le film Elle de Verhoeven.
Certains ont hurlé à l'idée que, par exemple, il puisse y avoir jouissance d'une femme lors d'un viol. Ce point est à mes yeux typique de la bêtise morale de #MeToo par rapport à la réalité psychique. Si viol il y a, c'est un crime. Cela relève de la justice. Que la femme violée ait joui ou pas. On a par ailleurs tout à fait le droit de ne pas vouloir jouir.
Le désir est trouble, il est multiforme. Il peut être transgressif. Freud parlait du sens contradictoire des mots primitifs (voir ici), on ferait bien de ne pas l'oublier.
#MeToo prospère aux Etats-Unis parce qu'il y a là-bas un fond extrêmement moral qui n'envisage pas la dimension trouble du psychisme humain. La psychanalyse, dans sa dimension radicale, n'y a pas bonne presse. Les psys des films de Woody Allen sont des guignols.
Que la gauche européenne souscrive à la dernière bataille de l'Ego psychology est un signe supplémentaire de son tournant effroyablement réactionnaire. 

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