Pourquoi je ne suis pas Charlie

Derrière la "liberté d'expression" de la nébuleuse Charlie-républicaine se dessine, de façon plus inquiétante, une injonction à être Charlie et relais du racisme d'Etat. Dès lors, il faut bien répondre au consensus autoritaire.

Ce que Charlie nous assène consensuellement est tout à fait contestable.


Sa nébuleuse nous rebat les oreilles avec la "liberté d'expression". Soit. Mais alors, deux choses. Si liberté il y a, on a le droit, sans être sous la vindicte des deux imbéciles hargneux Manuel Valls et Zineb El Razhoui, de ne pas être Charlie. Sinon, il faut parler d'injonction d'expression.
Corollaire de ce mantra, le journal se revendique de "l'esprit des Lumières". La référence est risible, autant que lorsque Onfray - tout à fait compatible avec Charlie - se dit philosophe. Elle est risible parce que Philippe Val, épigone au fond d'Onfray, ne cesse de d'étaler partout sa haine de Rousseau qu'il accuse d'être le lointain inspirateur des attentats.
Haïr Rousseau et lui préférer l'esclavagiste et antisémite Voltaire, c'est se revendiquer de Lumières semi-éteintes. Val, à l'instar de la République aimée par Macron, aime les philosophes des Lumières à condition qu'ils conduisent des B52 et applaudissent aux bombardements sur la Palestine au nom de la lutte contre l'antisémitisme.
Philippe Val confond les Lumières et Jules Ferry et, sans doute, inscrit Netanyahu comme un de leurs héritiers, du fond de son islamophobie crasse et obsessionnelle.
Mais il y a autre chose qui plie le game et plie en deux : les "Lumières" de Charlie sont consensuelles.
Les "Lumières" (Charlie pense, ainsi que Manuel Valls-qui-n-a-rien-lu, que "l'esprit Charlie" et l'esprit des Lumières, c'est pareil. Ce qui revient à dire que feu Ménie Grégoire valait bien Sigmund Freud), les "Lumières" donc n'ont jamais été consensuelles ni soutenues par l’Etat, tant s'en faut.
La manifestation des puissants du monde occidental et de leurs vassaux pour Charlie quelques jours après les attentats disqualifie la revendication de Charlie Hebdo comme héritier des Lumières. Imagine-t-on les Lumières soutenues par Louis XV et des subventions d'Etat ? Ridicule. Pis, conçoit-on des Lumières au diapason du monde tel qu'il va ? Obscène.
Les Lumières passaient outre la liberté d'expression. La citation de Voltaire sur le droit de tout dire est fausse. Les philosophes des Lumières prenaient la plume et prenaient des risques contre les ténèbres du pouvoir absolutiste royal, pas contre une minorité stigmatisée et haïe par les nostalgiques inconsolables de l'empire colonial français (et, singulièrement, de l'Algérie colonisée).
Bref, Charlie Hebdo, dans une image d'Epinal républicaine éculée, imagine des "Lumières" du côté du manche et des puissants, oubliant la censure d'Etat, la prison ou l'exil, définitif ou momentané. Que combat Charlie comme oppression ? Aucune, il faut bien le dire. Il préfère rire avec des dessinateurs danois d'extrême droite.
En vérité, Charlie Hebdo est un journal du consensus français de banquets arrosés où on se croit supérieurement intelligent parce qu'athée et parce qu'on parle de cul. Banquet de romans de Flaubert, en somme.

"Tout ça pour ça ?", demande la dernière "une" racoleuse. En effet...

Racoleuse, la dernière "une" parce que quand Charlie est dans le rouge, il en remet une couche sur l'islam. Ha ha ha, qu'est-ce qu'on se marre ! Ha ha ha, qu'ils sont cons ces bigots ! etc.
Mais les "Lumières", clandestines, ne se souciaient pas de vendre non plus. Charlie n'a jamais été un samizdat.
Voilà pourquoi, je ne suis pas Charlie (et ne l'ai jamais été). On ne rit pas sur le dos des opprimés. Les "blagues" vaseuses d'aristocrates du privilège blanc n'ont rien de drôle. Plus grave, elles sont obscènes.

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