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Un âne islamogauchiste

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Billet de blog 6 novembre 2010

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Paris.

Il est à Paris et Paris est à lui tandis qu'un grand soleil réjouit les touristes américains en short de l'été.

A la terrasse d'un café de Saint-Germain-des-Prés, il boit un thé noir dans lequel il observe son sourire et la cigarette dont les cendres risquent de tomber.

La cigarette posée dans un cendrier rouge à pois noirs, il parcourt du regard cet extrait de vie qui s'offre à lui. Derrière ses lunettes noires, il peut cacher une amertume aussi indicible que son désarroi. La cigarette consumée, il l'écrase vulgairement dans les pois. Celle-ci fume encore puis lâche prise et ses volutes meurent dans un dernier effort en s'envolant on ne sait où.

Il sort un cigare qu'il tient dans ses dents, méchamment. Sans doute le Cohiba a-t-il mal mais stoïquement, il supporte sa douleur, se tait et se laisse dévorer par ce feu qui avance peu à peu et le brûle. L'homme rejette la fumée ; ce qui fait, de peur, frémir le thé dans la tasse. Agacé par ce tremblement, il prend la tasse, lâche : « T'as peur, hein ? T'as tellement la trouille que tu ne réponds rien ! » et avale le thé d'un coup. Il repose la tasse violemment sur sa table. Petit cri mat et sec.

Ses mains sont posées sur la table ronde et blanche de la terrasse du café et ses doigts s'agitent en des tics nerveux, presque convulsifs.

« Bonjour mesdames, bonjour messieurs, auriez-vous une pièce pour un aveugle ? » Lui sourit. « Non, que dalle ! Je n'ai rien pour toi, l'aveugle. Le fric, ça ne se donne pas ! »

L'aveugle se détourne de la voix qu'il vient d'entendre mais celle-ci gueule alors : « Ah, ça vous fait chier de donner, hein ? Mais putain, i' va pas vous bouffer, si ? C'est qu'un aveugle, non ? Tant pis pour lui, tant mieux pour nous, non ? »

L'aveugle reste planté, muet et immobile. « Mais enfin, que se passe-t-il ? Dans quel monde vivons-nous ? Ce n'est pas possible : je suis aveugle et j'ai perdu mon chien... »

Une vieille femme vêtue d'orange et de violet, flanquée d'un morceau de chair rose pendouillant sous son menton dit à son mari : « C'est vrai, il ne nous voit pas après tout. Gardons notre argent ! »

La tasse de tout à l'heure dont désormais le locataire frémissant avait été avalé vole dans l'air pour aller s'écraser contre le verre de Vittel de la vieille au morceau de chair rose. « Salope ! » La vieille femme se tourne et hurle : « Mais c'est un fou, avec ses lunettes noires et son cigare qu'il mordille comme un maniaque ! Il faut l'arrêter ! Non mais, vous l'avez entendu à propos de ce pauvre aveugle ? Cet homme est fou, arrêtez-le ! Arrêtez-le ! »

Le mari de la vieille se lève, furieux et menaçant du poing notre héros provisoire. « T' as 'oir, toi ! Petit couillon à lunettes ! Espèce de pédale ! Elle est bonne, la bite que tu suces ? T'as 'oir ta gueule, petit enfoiré ! »

L'insulté jette alors une pièce à l'aveugle qui s'en va sans demander son reste puis, dévisageant le vieil homme écarlate et tremblant, il dit lentement et calmement : « Si tu pouvais bander aussi dur que mon cigare, ptêt qu'elle serait plus épanouie, ta vieille ! » L'autre a le visage qui se décompose et demande : « Tu crois ? » tandis que notre héros préfère sourire, visiblement attristé par la question. La terrasse devient d'un coup plus riante.

Il se lève et demande à la foule présente : « Dans quel monde on vit, bordel ?! Je vous ai bien aidés, hein, bande de couards ? C't'aveugle-là, voyant que dalle, z'aviez besoin de moi pour ne rien lui filer, hein ? Y a qu' moi qui lui ai donné quequechose du reste ! Et maintenant, là, vous riez pour une connerie qui vous concerne tous. Toi, là-bas !... Ouais, toi !... J'te cause... Toi, ta copine, elle se porte bien ? Tu bondis comme du « Made in Cuba » ? Ben, réponds, nom d'un chien ! » Le type hélé, penaud, perd son sourire et s'en va. Le discours reprend, adressé aux autres. « On a construit des Tours de babel, des châteaux en Espagne, on écrit des livres (romans, poèmes, théâtre)... Bref, on crée une véritable civilisation et puis tout ça, sur une terrasse de café par un chaud après-midi d'été, tout ça part en couille. C'est minable ».

Les clients détournent la tête, songeurs et honteux. Lui rit : « Garçon, un café, siouplait ! »

La terrasse est de nouveau calme. Il boit son café, fume une cigarette. A la table voisine s'assoit une jeune femme. « J'aime pas les blondes, mais vous, z'êtes classe ».

La femme déplie Le Monde et s'y plonge. Il se lève. « C'est pas vrai, ça ! La guerre à deux heures d'avion de chez nous, franchement, z'en avez pas marre ?! Tout près, là, on dévisage et on tue... Merci Le Monde ! Quel intérêt ? Mais vous, vous persistez ! Mademoiselle, je peux vous raconter la même chose en 3 minutes : alors voilà, y a un dictateur qui manque de pétrole et qui donc va voir à côté si l'or noir est plus vert... Conquêtes, cris, affolements, morts, morts, des morts, encore et encore... Vous n'en avez pas marre ? Moi qui vous parle, je suis vivant et je veux respirer la vie, alors lâchez-tout, votre journal, votre café, votre paquet de clopes et écoutez-moi un peu... »

***

Voiture qui file à vive allure dans le crépuscule nourri du sang d'un soleil qui se fige. L'autoroute est déserte. Seuls quelques insectes surpris par la vitesse de la voiture viennent s'écraser sur le pare-brise. « J'aime pas les moucherons, ni généralement les blondes mais toi, j'sais pas, j't'aime... Bien ! », dit-il. Elle fixe toujours droit devant elle et dit : « T'es bizarre, quand même. Tu me fais peur et je me demande bien ce que j'fous là, d'ailleurs... J'aurais dû rester avec mon Monde...

-Arrête ça, putain ! »

Il pleut désormais sur la route. Les derniers rayons sanglants du soleil ont complètement déserté les lieux. « Tu vois, il pleut, c'est la guerre pas loin, des morts jonchent le sol et s'y mêlent au compost mais nous, non, on est là et on fonce. C'est beau, non ? C'est encore plus beau que la vie ! » Elle sourit : « Tu m'effraies. Je ne connais même pas ton nom et je suis avec toi, dans cette voiture qui vole je ne sais où... Il pleut, c'est vrai. Il pleut des cordes. C'est réel ».

Une grosse corde vient alors cogner le toit de l'auto dans un bruit fracassant. « Tais-toi, crie-t-il, encore une corde et c'en est fini du voyage ! »

« Allez, demande-t-elle, dis-moi comment tu t'appelles !

- Non. Je ne veux pas entrer dans ce genre de rapport, que tu me dises que tu m'aimes ou une connerie de ce genre. Tout cela n'est qu'abominable mensonge. On est bien, là, non ? Pourquoi nommer le moment présent ? Pourquoi des mots illusoires, hein ? Si tu me dis que tu m'aimes et qu'en plus tu prononces mon prénom alors tu graveras ta phrase dans mon crâne, ce dont je ne veux à aucun prix.

- Mais t'es dingue ?! Pourquoi ça ?

- Parce que les mots ont pour manie de rendre les choses éternelles et qu'en amour, rien ne l'est, OK ? Si tu me dis par exemple « je t'aime, Barnabé » alors j'y croirai et ce sera la fin. Je ne veux pas croire, je veux vivre. Et puis après, je ne veux pas être hanté par le souvenir du «Je t'aime, Barnabé ». Je veux continuer - à vivre !

- D'accord Barnabé ! »

Il gueule. Il ne s'appelle pas Barnabé.

Elle dort. Il conduit. La voiture file dans la nuit et la pluie. Il siffle un air rock méconnaissable.

***

Le jour point à l'horizon ; elle dort et il sourit. Il tapote sur le volant noir, baille et s'arrête sur le bord de l'autoroute. «Hey, toi !», dit-il.

«Je t'aime », souffle-t-elle. « Menteuse », dit-il. Les sièges sont baissés, il pleut mais ils ont chaud. Il glisse doucement sa langue sur le corps chaud de la lectrice du Monde, jetant parfois sur elle des regards terribles et inquisiteurs. «Viens ! », gémit-elle. «Tu vois que tu mens, tu veux que je vienne... Sinon ? Sinon tu seras déçue, hein ?

-OK, salaud, barre-toi alors !

-Tu sais toi, j'pourrais t'aimer ».

Il embrasse, embrasse encore ce ventre chaud puis, d'un coup, passe à travers les ronces et elle pousse alors de petits cris. Il l'enlace, l'étrangle presque, puis va et vient. Elle sourit.

« Je t'aime », lâche-t-elle convulsivement. Lui, semble ailleurs.

« Merde !, putain de saloperie de siège ! », crie-t-il en envoyant malgré lui de grandes giclées brûlantes sur le ventre de la lectrice. « Comment veux-tu baiser dans une caisse ? J'suis con, hein ?

-Oui ! »

L'auto redémarre dans une odeur de foutre mêlé de tabac froid. Ils s'arrêtent devant une boulangerie de village. Il lui propose de prendre deux pains au chocolat. Elle acquiesce d'un signe de la tête. Il sort de l'auto, revient. Ils mangent et sourient.

« T'es classe, toi », dit-il.

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