La France pour tous !

De l'extrême droite à la gauche parlementaire court en vérité un consensus selon lequel, au fond, la France serait un pays de "race blanche" à "héritage chrétien". Rompre avec ce fatras plus ou moins identitaire est désormais impérieux.

Lors d'un débat, sur France culture, entre le social-démocrate Laurent Joffrin et le néo-pétainiste, par ailleurs sioniste, Alain Finkielkraut, on a pu s'apercevoir qu'au fond, les deux publicistes, voix de leurs maîtres (pour l'un, Hollande et Valls ; pour l'autre, Marine Le Pen ou Elisabeth Lévy), avaient en commun la conviction d'une identité immuable de la France, sorte de revival barrésien attaché à "la terre" et aux "morts" passé au tamis de la démocratie capitalo-parlementaire.
Pour Laurent Joffrin comme pour son "contradicteur", le différend ne porte que sur la réalité d'un "danger" de "submersion" de la France aux clochers par des vagues tsunamiques mahométanes. Si M. Finkielkraut, toujours pessimiste (c'est sa marque de fabrique - cela mériterait de relire Sartre sur le pessimisme...), pense que la France n'est déjà plus la France, "envahie" par des kebabs ou des commerces halal, Laurent Joffrin, lui, s'il reconnaît, au fond, que certaines zones sont islamisées (le terme n'est pas celui-là mais il en est le triste équivalent) notamment, et comme par hasard, dans ses villes prolétaires et populaires, pense que globalement, non, la France reste la France, blanche et d'héritage catholique car ses rejetons y demeurent majoritaires.
On peut donc dire qu'il y a sur le fond consensus entre les deux compères médiatiques. Cela n'a rien d'étonnant si l'on se souvient que M. Joffrin (ici) a défendu l'éditocrate Tesson après les philippiques islamophobes de ce dernier. Et c'est ce consensus entre un plumitif PS et un prétendu philosophe siono-maurrassien que l'on retrouve dans la posture martiale patrouillote française du pouvoir PS qui va élargir la déchéance de nationalité afin de rappeler qu'il y a, ainsi que le pense M. Finkielkraut, les vrais Français (ceux qui ont des morts plein les cimetières hexagonaux ou coloniaux et qui mesurent leur appartenance à un pays au nombre de lombrics ayant dévoré les dépouilles de leurs ancêtres) et les autres, "de papier" comme dit le courant Causeur et résidant dans "les territoires perdus de la République".
Pointer les faux clivages et dénoncer le consensus a fortiori dissimulé par la boue mainstream du médiatico-parlementarisme, voilà qui semble plus que jamais nécessaire afin d'affirmer des principes politiques qui, aussi parce qu'ils sont clivants (mais modérés), permettront de nous sortir de la nasse dont le lepénisme est le point extrême et ultime (une fois, bien inspiré, Robert Badinter a parlé de "lepénisation des esprits" - c'est tellement juste que son épouse elle-même, islamophobe revendiquée, est touchée).
Précisément, nous n'avons rien à faire d'une supposée "identité" de la France qui n'est qu'une lubie de l'extrême droite. La thématique identitaire, comme à chaque fois qu'elle émerge, tue ce pays dès lors obsédé par sa pâleur et ses églises quand, outre-Rhin et outre-Atlantique, Mme Merkel salue les réfugiés avec sous-titres dans la langue desdits réfugiés et M. Obama rappelle que les USA sont un pays d'immigration, immigration qui a fait la grandeur états-unienne. Nous mesurons, là, la misère intellectuelle et politique profonde dans laquelle se recroqueville notre pays, pays auquel on pourrait appliquer la formule de Sartre à propos de la gauche (toujours valable aussi pour la gauche, du reste), chaque jour plus proche d'un grand cadavre à la renverse
Que mille kebabs en France s'épanouissent ! Qu'on diffuse, dans les transports en commun, des messages en arabe, en bambara et/ou en soninké, à l'image des cultures du peuple multinational de ce pays ! Qu'on fasse entrer dans le calendrier des jours fériés des fêtes juives, musulmanes et d'autres encore, à l'image des croyances des hommes et des femmes d'ici ! La quête identitaire et le réveil des morts putréfiés n'est qu'un désir mortifère de silence et de ravalement des individus au rang de végétaux ! La France n'a pas d'identité figée ; elle n'est que ce qu'en font ses habitants, venus de la Cornouaille armoricaine, de Béjaïa, de Bamako, de Syrie ou de Shanghaï ! Imaginons même une citoyenneté déliée de la nationalité mais ouvrant à des droits identiques pour tous les habitant.e.s de ce pays !
Le drame, c'est que si la société multiculturelle vivante existe (société détestée par nombre de nos parlementaires et par DAESH), l'Etat et son personnel politique refusent de la reconnaître et optent pour un pays muséifié en quête d'une nostalgie ne pouvant qu'ouvrir sur le vide. La droite elle-même, pourtant, n'est pas obligée, ainsi que le fait Juppé ces jours-ci, d'en remettre une couche contre les "immigrés" (comment appeler décemment "immigrés" des gens qui sont en France depuis des années ?) en les associant sempiternellement à "l'insécurité". Le libéralisme, même ultra, est-il obligé de se livrer à une course abjecte aux immondices avec la famille Le Pen et ses larbins genre Philippot ? Peu importe qu'essaiment des mosquées en France ! L'islam n'est même pas une religion plus orientale que le judaïsme ou le christianisme... 
Et il est temps de défendre une véritable laïcité (qui ne serait pas un athéïsme déguisé ne tolérant que le christianisme et le judaïsme) ainsi qu'un pays véritablement pour tous où le racisme n'aurait plus droit de citer dans les opinions acceptables de l'espace politique commun. Sans cela, ce seront les amoureux des lombrics qui l'emporteront, avec leur éternel cri homogène à celui de la Phalange espagnole pendant la Guerre civile : "Viva la muerte" !

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