Je ne veux pas devenir barbare

Je relaye ce texte d'une amie qui a la vertu de rompre avec un consensus et une acceptation sans broncher de la déshumanisation en cours. Depuis des années, le traitement des vieux dans les maisons de retraite ou les Ehpad est un révélateur de la violence libérale-étatique. La question des conditions de leur mort en temps d'épidémie ne peut être repoussée d'un revers de main.

                                             Je ne veux pas devenir barbare


Ma mère a eu 93 ans le 10 mars dernier. J’étais avec elle, au repas du soir dans l’Ehpad où elle vit depuis 4 ans. Mercredi 11, comme chaque soir, je l’ai retrouvée pour partager le moment du repas. Jeudi 12 mars, je reçois un appel : l’établissement est désormais fermé à toute visite des familles.

Nous sommes le 8 avril. Ma mère a été testée positive au virus et transférée dans un hôpital où depuis, elle lutte contre le virus.
L’hôpital a mis en place une cellule psychologique pour le lien avec les familles. Depuis bien longtemps, ma mère ne se sert plus d’un téléphone, la communication via les écrans n’est d’aucun secours. Pour le moment, son état est stationnaire mais le médecin me dit chaque jour que cela peut ne pas durer et s’aggraver brutalement. Elle m’a précisé aussi que ma mère ne serait pas envoyée en réanimation parce que son corps ne supporterait pas la violence de la réanimation.

Depuis son admission le 4 avril dernier en unité Covid-19, un sinistre compte à rebours s’est instauré. Le corps médical sait peu de choses sur l’évolution du virus mais les constatations sont unanimes : entre le 7ème et 10ème jour, tout peut s’aggraver. Aujourd’hui, ma mère entre dans son 5ème jour bien que rien n’atteste la date précise où elle a contracté le virus.

J’ai dit au médecin de m’appeler 24h sur 24h si l’état de ma mère devient alarmant pour sa vie. Mais on continue de m’expliquer que je ne pourrai jamais la voir, qu’elle est et sera entourée du personnel soignant.

Je ne peux ni me résoudre à cela ni accepter ce règlement inhumain qui fait de chacun de nous, au fond, un être à son tour dénué d’humanité.
Bien avant l’épidémie, nous avons constaté depuis 4 ans comment la réduction des effectifs du personnel soignant, la fermeture de lits, la mise en avant du respect des quotas plutôt que celui des gens et l’absence de prise en compte par la direction des besoins des personnes âgées pouvaient conduire à des situations proches de la maltraitance. J’ai veillé, avec mes sœurs, à signaler chaque dysfonctionnement afin que certaines situations soient prises en compte. Cela n’a pas toujours été couronné de succès mais disons que par notre présence quotidienne aux côtés de ma mère, nous avons parfois évité des complications. Si je raconte cela, et chaque personne qui a un proche dans ces lieux a forcément noté les mêmes choses, c’est parce que l’on nous demande aujourd’hui – au nom de notre propre préservation - d’abandonner brutalement ceux que nous aimons à la toute fin de leur vie, ceux que nous accompagnons du mieux que nous pouvons depuis des mois voire des années.

Qu’est ce que vaut la préservation de notre vie si nous ne sommes plus capables de nous regarder après ? Si notre conscience d’avoir lâché ceux que nous aimons au moment le plus important d’une vie qui s’achemine vers le dernier souffle nous taraude jusqu’à la fin de nos jours ? Comment le deuil si vital pour les vivants peut-il se faire quand la mort est une abstraction ?
Le personnel soignant est tous les jours au contact des malades, et je ne sais comment les remercier – dans des conditions de travail terribles. Bien qu’ils n’aient pas été entendus depuis de nombreux mois par le gouvernement, malgré leurs grèves, leurs manifestations et leur véritable inquiétude quant à la situation de pénurie des hôpitaux organisée par les plans successifs des gouvernements, aucun n’a lâché son poste, chacun est présent autant qu’il le peut, certains sont arrêtés, contaminés à leur tour. N’empêche, ils sont là.

Je demande alors : si le personnel soignant est admis jusqu’à la fin auprès de nos proches, pourquoi n’accorde-t-on pas aux familles qui le souhaitent (un ou deux membres) la possibilité d’être là ? Les équipements du personnel peuvent aussi nous équiper. Sans compter que beaucoup d’entre eux disent que c’est très dur, pour eux, d’être seuls chaque jour auprès de ces gens qui meurent.

Sophie Balso, 8 avril 2020

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