L'affaire est en "une" de Libération ce matin. Hollande en visite au Parlement européen y a été qualifié de "Vice-chancelier" de Merkel par Marine Le Pen, hier, au Parlement européen. On hésite, face à un spectacle parlementaire aussi boueux et dégradant, entre Mocky - parfois perspicace - et Roucas - aussi stupide que son show d'antan mais faisant chavirer les bistrots -, tant cela dégrade ce que l'on appelle faute de mieux le débat politique.
Une chose, toutefois, est étrange. Le Président Hollande ne sait-il pas qu'aux dernières élections européennes , le Front national est arrivé - sur fond d'abstention record - en tête des suffrages exprimés. Ne savait-il pas, dès lors, que se rendre au Parlement européen revenait à s'exposer à des saillies grossières et patrouillotardes de l'extrême-droite (obscènes d'autant plus que l'extrême-droite officielle n'a jamais défendu la patrie en danger) ? On peut supposer qu'il ne l'ignorait pas et, en supposant qu'il ne l'ignorait pas, franchir le pas de penser que ce genre d'incident l'arrange - et arrange le Front national ! Cet épisode constituerait donc un deal tacite entre Hollande et Le Pen fille, deal dont l'un comme l'autre ressortiront, pensent-ils, gagnants.
L'Europe, l'Union européenne pour être tout à fait exact, est un sujet de friction dans l'opinion hexagonale. L'UE est rejetée ; elle est perçue à juste titre (et a fortiori depuis l'épisode grec) comme antidémocratique et cela depuis au moins 10 ans, c'est à dire depuis le rejet du TCE en mai 2005. Dès lors, aller, comme le fait Hollande, exposer son torse au FN dans l'enceinte du parlement de Strasbourg, ne peut être absolument innocent - à moins d'adhérer à l'idée certes répandue d'un président semi-stupide, ce à quoi je ne crois guère. 
L'échange d'hier à Strasbourg peut donc apparaître comme un jalon, en vue de 2017, dans la mise en place d'un face à face PS/FN qui mettra les Républicains de côté, Républicains perdus entre la course à l'échalotte avec le FN dans la surenchère identitaire et xénophobe et la nécessité de sauver "l'idée européenne". De cette contradiction-là, le parti de Sarkozy aura du mal à se relever. Il peut beugler tant et plus contre les "étrangers", il est obligé de sanctionner Morano pour ses propos sur la "race blanche". Il peut faire du lepénisme langagier mais le passage à l'acte une fois au pouvoir - même s'il n'est pas à exclure - sera plus difficile.
L'hypothèse qu'on peut donc faire, c'est que et Hollande et Le Pen fille savent cela. L'échange d'hier serait donc une illustration de cet accord tacite qui rendrait probable, en 2017, un affrontement Le Pen/Hollande que le Président actuel peut, malgré tout, raisonnablement espérer gagner avec, pour Marine Le Pen, la liquidation de la droite parlementaire déchirée dès lors qu'éliminée dès le premier tour. Hollande se donnera le rôle du rempart de la République contre le fascisme et pourra libéraliser tranquillement avec Valls et Macron.
Hollande en allant à Strasbourg hier aurait, c'est une hypothèse sérieuse, désigné son interlocutrice et son opposition - celle qui l'arrange, celle face à laquelle il est persuadé - même si c'est un jeu extrêmement risqué - qu'il vaincra, à savoir le FN. Pour les néo-pétainistes emmenés par Philippot et Le Pen, c'est une manière de devenir l'opposition, étape première vers, pensent-ils, des jours encore meilleurs.
La politique n'est pas la morale. Ses intérêts minables sont souvent bien plus importants. Sans parler de connivences historiques entre "gauche non communiste" et extrême droite : Tixier-Vignancourt vota Mitterrand contre De Gaulle en 1965 et Mitterrand devenu Président fit longtemps fleurir la tombe de Pétain.
Quant à la droite, qu'elle affronte le racisme rance du FN au lieu de s'y soumettre. Le libéralisme, aussi détestable soit-il, est une opinion. La xénophobie, non.
 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.