La nausée

Le fait n'est pas nouveau mais il mérite, une fois de plus, d'être souligné. Qui a eu, parmi le personnel politique parlementaire de gauche et de droite et à la suite du premier tour des Régionales, un mot pour le peuple multinational de ce pays, menacé et attaqué par le Front national ?

Il faut dire que la joie n’est pas de mise : depuis sept ans, la France est un chien fou qui traîne une casserole à sa queue et s’épouvante chaque jour un peu plus de son propre tintamarre. Personne n’ignore aujourd’hui que nous avons ruiné, affamé, massacré un peuple de pauvres pour qu’il tombe à genoux. Il est resté debout. Mais à quel prix !

Jean-Paul Sartre,  Situations V, 1962



Le pays est en lambeaux. Les bistrots font désormais figure de lieux où s'expriment des opinions acceptables même si elles sont celles de beaufs islamophobes décomplexés qui se perdent en aboiements racistes. Les municipalités nostalgiques de l'OAS ici et là (surtout dans le Sud) semblent n'inquiéter personne et ce que beaucoup pointent à propos d'un FN en mesure de pourrir la vie de millions de gens se limite à quelques questions malgré tout consensuelles (et tant mieux) comme le planning familial... 
L'ensemble du tableau est à vomir. Valls se réjouit de pouvoir appeler à voter pour la droite tout en espérant qu'elle perdra afin que Hollande (qui, paraît-il, est satisfait des résultats de dimanche...) et lui apparaissent comme les remparts républicains contre un FN que les Républicains sembleraient, donc, incapables de battre. Moyennant quoi, l'exécutif appelle à voter Estrosi qui cria "Vive l'Algérie française !" lors d'une cérémonie du souvenir à Nice tandis qu'il appelle à voter Bartolone en Île de France - le parlementarisme, comme à plusieurs reprises dans son histoire, nage en plein crétinisme.
Les arrières-pensées de Valls et de Hollande ne sont guère reluisantes mais il y a, à gauche comme à droite, un point qui en dit terriblement long sur le degré de pourrissement du parlementarisme français. Ce point est le suivant : pas un politique, face à un score épouvantablement haut du Front national, n'a eu un mot (face à la meute bistrotière qui constitue la clientèle du lepénisme) pour toutes celles et tous ceux qui sont les cibles d'une extrême droite qui n'a jamais digéré la perte de l'empire colonial et, singulièrement, de l'Algérie française.
Dimanche soir, au-delà des 28% pour la famille Le Pen, c'était de toute façon l'extrême droite héritière de Vichy mais plus encore de l'OAS qui donnait le la. On avait constaté, lors de la campagne de 2012, que Hollande n'avait pas eu le courage de dire que non, il n'y avait pas "trop d'étrangers" en France puisque, systématiquement, lors des questions des journalistes sur ce point (question déjà honteuse), le candidat d'alors éludait toute réponse claire et sans doute trop courageuse pour lui.
Déjà, alors, le consensus était lepéniste. Cela s'est aggravé. Pas un politique n'a osé dire depuis dimanche que le FN était un parti raciste, haineux dont le programme relatif aux "étrangers" était une abjection sans nom. Cela se sussure mais toujours mezzo voce. Cambadélis dénonce l'attaque contre les Français musulmans (comme à l'époque de la Guerre d'Algérie - encore ?) mais cela ne va pas plus loin. Les "étrangers" musulmans attendront ; il ne faudrait pas froisser la haine raciste bistrotière. Valls, qui a déjà déversé des tombereaux d'abjection contre les Rroms, ne dit rien, lui, tandis que la droite se contente d'accuser - un comble ! - le FN d'être "de gauche" (c'est l'antienne sarkozyste) parce qu'il serait, comme le pointe le fils Gattaz, pour la retraite à 60 ans et la sortie de l'euro, notamment.
Que les politiques de droite et de gauche n'aient pas eu un mot, n'aient pas eu un cri de compassion envers toute une partie de ce pays - ouvrière, prolétaire, venue d'Afrique et principalement des anciennes colonies françaises mais aussi d'ailleurs - est un pur scandale, une infamie sans nom qui, en effet, en dit long sur ce que Badinter (parfois bien inspiré) appela la lepénisation des esprits. Que rien ne soit dit, de fort et de solennel, pour des ouvriers et des prolétaires qui, comme leurs aïeux des colonies, ont fait la richesse du pays dans lequel ils vivent est juste à vomir.
Après tout, être de droite n'implique pas d'être un relais du racisme de l'extrême droite. La droite ne se confond pas, théoriquement, avec le vichysme ni le revival OAS des desperados nostalgiques des temps pour eux bénis où des indigènes les servaient et se tenaient tranquilles. Etre libéral et procapitaliste n'exige pas d'épouser une vision maurrassienne ou barrésienne du pays. Pour la gauche, il en va de même. La vertu cardinale de l'internationalisme est foulée aux pieds par un Parti socialiste raciste en creux et incapable car tétanisé de tenir tête au FN sur ces questions-là.
Le consensus est donc libéral (UE-compatible) et raciste (aligné, à des degrés divers, sur le FN).
Personne parmi nos parlementaires et assimilés pour parler des ouvriers arabes de l'automobile, des sans-papiers à la plonge dans les restaurants où des gens des cités populaires venus de partout mais pas moins de ce pays - la France - que n'importe qui d'entre nous et, en tout cas, plus d'ici que la famille Le Pen enrichie via un héritage et la politique mais sans doute incapable de tenir un marteau piqueur ou de faire les trois huit.
Le racisme se porte comme un charme. Pourtant, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, Sartre dans Réflexions sur la question juive considérait - à raison - que le racisme n'était pas une opinion mais, en creux, une horreur de bistrot et quelque chose d'inacceptable. On mesure là la terrible régression d'un pays devenu replié, rabougri qui a peur de ses cités et des gens et des enfants desdites cités. "C'est une horreur", pour reprendre Hollande au soir des attentats du 13 novembre. C'est une horreur qu'on en soit arrivé là, dans un pays dont la représentation nationale parlementaire est finalement lepénistement prête à rayer juridiquement d'un trait de plume des vies ouvrières de provenance étrangère. C'est une honte dont on n'a pas fini de payer le prix. Mais il faut aussi s'élever contre cet abject consensus raciste dont, au fond, le lepénisme n'est que le concentré.

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