André Breton écrit dans Arcane 17 que la révolte seule "est créatrice de lumière". C'est dire combien aujourd'hui manque singulièrement de clarté. Si tel n'était pas le cas, je varierais davantage les catégories de mon blog, prendrais le temps de parler de Jean Laude par exemple, immense poète méconnu, mais aussi de cinéma ou de psychanalyse.

Seulement voilà, notre époque manque gravement de politique. Me frappe depuis plusieurs années la chose suivante : l'énoncé stalinien du gouvernement des choses prend vie sous nos yeux. Certes, le P"C" y collabore mais enfin, ce n'est pas lui qui est le chef d'orchestre de cette sinistre partition. L'UMP et son chef sont dans un discours de nécessité ou, plutôt, ont amplifié un discours qui est devenu commun à la droite et à la gauche avec la "modernisation" fabiusienne. Cette "modernisation" ne fut rien d'autre, en moins tapageur naturellement, qu'un thatchérisme aux couleurs de la France puisque en effet, elle énonçait, à la façon de la Dame de Fer outre-Manche, qu'il n'y avait pas d'alternative.

C'est, hélas !, ce discours-là qui depuis 25 ans s'est déployé dans l'opinion de ce pays. Que les réactionnaires diffusent ce discours, quoi de plus normal, mais que les autres n'osent plus dire, même à leur chat ou à leur canari, qu'en politique au moins, il y a bien peu de choses nécessaires (au sens de ce qui s'oppose à contingent), voilà à mon avis qui nous plonge dans une époque où, quand même, les insomnies, les déprimes ou, pire !, les suicides liés au travail sont en hausse. Il n'y a pourtant pas de fatalité politique comme de fatalité tout court. Le sarkozysme repose sur la force de l'opinion qui lui est homogène mais cette opinion reste un conglomérat de planqués patrouillotes qui constituent, comme le dit une fois Fillon pour dire leur nécessaire abjection, "la majorité silencieuse". A coups d'enquêtes, de sondages, la force de la réaction actuelle paraît impressionnante mais à vrai dire, je ne suis pas sûr, tant s'en faut, qu'en mai 1968 et après, l'état de l'opinion fût absolument différent. Ce qu'il y eut de singulier en 68, c'est une prise de parole ainsi qu'une interlocution avec l'autre, avec les autres, en dehors de toute sérialité, pour reprendre le mot de Sartre dans son texte Elections, piège à cons !, qui figure dans Situations X. Pour le dire autrement, je pense qu'une minorité parlante peut faire face sur la durée à une majorité silencieuse.

Face aux derniers faits politiques réactionnaires, cette idée me paraît importante. Elle est capable de soutenir celles et ceux qui se demandent s'il est possible, au milieu de l'épaisseur réactionnaire, d'intervenir. Il faut dans une certaine mesure faire abstraction de ce que pensent les autres en politique car ceux-ci, singulièrement dans la vision parlementaire de la politique, n'énoncent de toute façon rien d'autre qu'un acquiescement à ce qui est. Précisément, c'est ce rapport à un autre par ailleurs désincarné qui donne sa force à la réaction. A coups d'enquêtes, de sondages et de questions fallacieuses, la démocratie médiatico-parlementaire nous assène tous les jours que le communisme, l'égalité, le partage, la haine de l'égoïsme, la justice et l'émancipation, c'est ringard et archaïque. Mais se soucier de ce que pensent ces médias et leurs courants d'opinion n'est qu'une façon de s'aliéner. Surtout, parler, intervenir, écrire et (se) manifester ne sera pas sans effet. Je fais le pari qu'un discours nouveau est attendu et que c'est justement en faisant abstraction des autres qu'on pourra plus que jamais s'adresser à certains d'entre eux.

Pourquoi tout cela ? Parce que cette semaine, dans une agence de la Société Générale à Boulogne-Billancourt, un banquier a dénoncé un sans-papiers et l'a enfermé dans l'agence en attendant la police. Il faut intervenir, à rebours du consensus capitalo-xénophobe. Il faut intervenir sur cette situation et dire ce qu'un tel acte signifie. Tout le monde s'en fiche ? C'est à voir. Nous sommes beaucoup plus forts que nous le pensons d'autant que la politique est question de vérité, pas de sarkochonneries au café du commerce.

Pour mettre en place une intervention, on peut m'envoyer des messages privés.

 

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