Promesse des ténèbres

L'expression "Français de souche" se répand (trop), au point - hélas ! - d'être reprise par le Président Hollande. Pourtant, les mots et les goûts de l'extrême droite - qu'elle soit ou non authentiquement fasciste - en disent long sur son épouvantable vision de l'humanité et de ce qui fait la vie d'un individu.

Le lepénisme, pour ce qui est de l'époque et de ce pays, est depuis longtemps sur le front des mots. Qu'un mot en supplante un autre est toujours politique et que, par exemple, immigré ait remplacé ouvrier depuis plus de trente ans et ce, avec le concours du PS, est une défaite subjective qui prend sa part dans le terreau nauséabond sur lequel le Front national peut engranger un peu moins de 15% des inscrits.
Parmi les expressions lepénistes passées malgré tout dans le langage quotidien figure celle, entendue dans la bouche de Hollande même si celui-ci la déplorait, de "Français de souche". Cette expression, glaçante et anti-existentielle, est à mettre en rapport avec la remarque du vieux Le Pen disant que lui est français depuis mille ans (toujours ce millénarisme qu'affectionnait aussi le IIIème Reich...) tandis que Valls ne l'est que depuis 30 ans. Indépendamment du fait que Le Pen est un peu léger sur l'histoire puisqu'il est bien possible qu'en réalité sa famille fût bretonne il y a mille ans, l'ancien chef du Front national inscrit les individus dans une stricte généalogie de race et de sang qui, il faut bien le dire, nie la liberté individuelle puisque celle-ci serait prise dans les rêts d'un rigoureux atavisme biologique et sanguin et, partant, renvoie chaque individu à un destin de végétal dont chacun d'entre nous serait le dernier bourgeon d'une longue lignée de plantes. Si ce point propre à l'extrême droite peut paraître évident, il est à déplorer qu'il n'en soit que trop peu question. L'extrême droite, sous toutes ses formes et variantes, promet donc à l'humanité un destin de végétal ou, plus généralement, de chose muette, dénuée en tous les cas de quelque capacité de parole (l'homme est pourtant un parlêtre, comme disait Lacan). C'est ce qu'illustrent par exemple Mmes Bardot et Montel (cette dernière est candidate FN en Bourgogne-Franche Comté), qui adorent les animaux surtout parce qu'elles détestent les êtres variés et farouches voire indociles du monde cosmopolite. Au-delà de la triste actualité politique française, Johann Chapoutot explique dans son livre sur la Weltanschaaung nazie, La Loi du sang, que les nazis soutenaient que les Allemands vivaient là où poussaient également les hêtres (la forêt de hêtres se disant Buchenwald). On retrouve dans les discours de l'extrême droite de filiation pétainiste et OAS ce genre de lubie comme l'indique ne serait-ce que la revendication "identitaire" obsédée par ses racines comme dans le roman de Barrès, Les déracinés, au style aujourd'hui désuet mais qui enchanta néanmoins des générations de lecteurs tels que Malraux et Aragon. L'expression même de souche renvoie à une pure essence biologique dont il ne faudrait pas troubler le sang. Ainsi, l'extrême droite défend-elle "la vie" pour violemment rejeter l'existence qui, comme on le sait depuis Sartre, précède l'essence. Pour les nazis, un bon Aryen s'inscrivait dans un destin où il aurait à partager un espace vital avec les hêtres ; en France, nos néo-pétainistes ne cachent pas leur affection pour le chêne dont le symbole recouvrait les affiches du MNR mégretiste...
On peut donc parler d'une promesse ténébreuse et mortifère au sujet de l'extrême droite comme Jacques Roubaud parlait il y a un peu moins de 20 ans du Parti des ténèbres à propos du Front national. Mais cela, semble-t-il, n'est pas assez dit dans un climat où le consensus passe tout au Front national. Pourtant, tout le discours de cette nébuleuse politique relève de la pulsion de mort et l'anecdote, racontée par Claude Askolovitch (dans cet article), selon laquelle le vieux Le Pen n'aurait rien trouvé d'autre à dire à une de ses filles atteinte d'un cancer que ceci, qu'il fallait bien mourir de quelque chose, est à la fois glaçante mais surtout parlante sur la métaphysique de l'extrême droite.
L'un des slogans qui résument le mieux ce point central de la vision du monde fasciste ou d'extrême droite est évidemment le cri des Phalangistes espagnols : "Viva la muerte !". D'emblée, cela est autant contradictoire avec le christianisme authentique que l'EI l'est avec l'islam mais en même temps, Franco était un pieux catholique (ce qui n'implique en rien le catholicisme dans sa totalité) et ce slogan n'indisposait pas plus que cela l'Eglise officielle. Sans doute précisément parce que dans cet étrange slogan se trouvent reliées une singulière et effroyable idée de "la vie" ("viva") et de la mort qui, donc, n'inscrit pas uniquement le projet fasciste dans une volonté criminelle mais aussi dans une vie morte, végétative précisément, pour ceux qui n'auront pas osé se révolter.
Slavoj Zizek dans sa préface aux discours de Robespierre (ici) explique que les grands dirigeants révolutionnaires (il s'appuie sur les exemples de Robespierre, Guevara et Mao) n'ont pas peur de la mort en ce sens que puisque leur dessein politique émancipateur engage leur vie, alors ces chefs politiques sont prêts à prendre le risque de mourir comme en écho à ces paroles du Christ dans l'Evangile de Marc (8:35) : Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Evangile la sauvera. La politique émancipatrice est donc l'ennemie de l'extrême droite puisqu'elle est prête à mourir comme risque d'une existence digne de ce nom.
L'extrême droite a, elle, pour dessein d'imposer à chacun.e d'entre nous une vie de mort vivant ou de zombie, une vie morte fixée dans une lignée essentialiste sur laquelle il serait impossible et/ou défendu d'agir et par rapport à laquelle il serait interdit, au sens sartrien, d'être libre. La question qui demeure et à laquelle il est urgent de répondre est celle de savoir pourquoi tant de gens désormais aspirent à une telle extinction si ce n'est parce que, quand même, le capital a déjà commencé le travail, détruisant tout ce qui faisait une vie digne de ce nom pour des millions de gens.

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