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Le Club de Mediapart mer. 27 juil. 2016 27/7/2016 Édition du matin

Les Thénardier votent Le Pen

Mediapart publie ce week end un article assez glaçant - ici - sur des ouvriers de Moselle qui non seulement n'auraient plus peur du Front mal nommé national mais qui, en plus et par conséquent, s'apprêteraient à voter pour Marine Le Pen, devenue pour l'occasion (on ne rit pas) figure de proue du prolétariat français.

Mediapart publie ce week end un article assez glaçant - ici - sur des ouvriers de Moselle qui non seulement n'auraient plus peur du Front mal nommé national mais qui, en plus et par conséquent, s'apprêteraient à voter pour Marine Le Pen, devenue pour l'occasion (on ne rit pas) figure de proue du prolétariat français.

Prolétariat français, pour commencer, n'a pas vraiment de sens puisque les prolétaires de ce pays ne sont pas tous, tant s'en faut, français et que parmi eux, il y a de nombreux hommes et femmes venus des pays les plus pauvres de la planète, d'Afrique, d'Asie ou d'Europe de l'Est. Il serait préférable de parler de prolétariat de France dont, visiblement, une fraction française se préparerait à voter Le Pen et se classerait dès lors dans une catégorie nationale (les "Français") au mépris et aux antipodes de toute conscience de classe (Prolétariat vs. bourgeoisie).

Notons en outre que Front national est un nom usurpé puisque, rappelons-le, le premier Front national fut une organisation communiste résistante et que le F"N" post-OAS est lui dans la continuité de Pétain, i.e. fort avec les faibles (les gens d'ici venus d'ailleurs) mais fantoches avec les puissants (de quoi Vichy fut-il le nom ?). Cette lâche dureté est l'apanage de l'extrême-droite depuis la Révolution française. Ce que ces gens haïssent, c'est la France pour tous, avec ses gens réels. Ainsi, quoi qu'en dise Maurras, l'extrême-droite défend un pays archi-légal contre le pays réel ; cause dont l'effet serait une guerre civile sans fin.

Après des années de consensus sur je ne sais quelle identité nationale de la France (pays blanc, catholique, romain,... c'est déjà ce que disait De Gaulle), le parti qui incarne cette fixation et après lequel courent l'UMP mais aussi une partie de la gauche ("Le Pen pose les vraies questions", disait Fabius alors que Mitterrand, pour une fois dans le sillage du P"C", parlait de "seuil de tolérance"), ce parti, donc (le F"N"), a cessé de "faire peur" et fait des voix parmi les ouvriers (même si évidemment, et heureusement, tous les ouvriers ne votent pas pour l'extrême droite).

En Moselle, vieille terre de droite, c'est frappant. Stupeur, alors ! Certains disent "mais non, ce n'est pas vrai, les ouvriers ne votent pas Le Pen !" tandis que d'autres, à mes yeux plus inquiétants, pensent qu'il faut comprendre ce prolétariat déboussolé qui en aurait assez de vivre dans des cités présentées comme miteuses, insécurisées, etc. Ce dernier discours, au fond, est déjà lepéniste et il est dès lors logique qu'il se montre aussi compréhensif à l'égard des "ouvriers français". La colère de ceux-ci serait légitime dans lesdites cités invivables où, bien sûr, l'on ne se sentirait plus chez soi. Pour désigner les vrais coupables de ce procès, est-il besoin de faire un dessin ou d'interroger Régis Debray qui en 1998 parlait de territoires perdus de la République au profit de l'Islam ?

Cette stigmatisation des étrangers, diffusée dans une partie du prolétariat, mêle celle-ci à la subjectivité petite-bourgeoise aigrie lepéniste. Des ouvriers, certes, votent donc Le Pen mais leur idée de la politique est qu'il faut s'en prendre à plus pauvres qu'eux, aux étrangers pour commencer, plus vulnérables et persécutés depuis presque 40 ans par l'Etat et ses politiques de droite ou de gauche. L'ouvrier lepéniste est donc socialement un ouvrier (il travaille à l'usine, a de faibles revenus,...) mais, subjectivement, il est un ennemi de la classe ouvrière et des valeurs politiques de celle-ci puisqu'il consent à ce que le prolétariat d'origine étrangère cesse d'être traité à égalité avec lui. En soi, l'ouvrier lepéniste fait donc partie du prolétariat mais pour soi, il en est l'ennemi.

En cela, l'ouvrier lepéniste de Moselle fait immanquablement songer au couple Thénardier des Misérables de Hugo. On pourra opposer à cette identification le fait que les Thénardier sont des aubergistes mais enfin, ces gens-là sont pauvres et, comme l'indique du reste le roman de Hugo, sont autant misérables (i.e. pauvres et maltraités par la vie) que la plupart des autres personnages (Jean Valjean, Fantine, le père Mabeuf, Gavroche,...). Cette caractérisation de misérables est double dans le roman publié en 1862 ; elle garde cependant toute sa pertinence. Pauvre, socialement, Thénardier l'est presque autant que Jean Valjean (mais moins que Fantine) mais alors que subjectivement, Thénardier reste un misérable (vivant de rapines, s'en prenant à plus faibles que lui comme à Cosette et à sa mère), Jean Valjean, lui, cesse de l'être. Celui-ci, touché par la grâce évangélique après sa rencontre en forme de chemin de Damas avec Mgr Myriel, fait le bien autour de lui tandis que Thénardier, appelé par Hugo le mauvais pauvre, finira négrier. Par cette fin, la subjectivité prélepéniste de Thénardier finit par s'incarner dans une position sociale adéquate.

L'ouvrier lepéniste qui est capable, pour vivre un peu mieux, d'accepter que l'on traite comme un moins que rien son collègue sénégalais ou algérien est en ce sens un Thénardier d'aujourd'hui. En ce sens aussi, Les Misérables sont un roman sartrien. La position sociale ne justifie pas tout et l'on est toujours condamné à être libre. Cela n'implique pas l'absence de révolte, d'ailleurs, et celle-ci est très présente dans Les Misérables à ceci près qu'elle n'est pas de l'ordre du ressentiment. Les exploités font face aux exploiteurs. C'est une lutte de classes à laquelle, logiquement, Thénardier ne participe pas et dans laquelle les émissaires de l'ennemi - Le Cabuc, par ex., "mauvais pauvre" lui aussi - sont débusqués et exécutés.

De ce point de vue-là, il serait bon aussi de connaître les états de service des ouvriers lepénistes à l'usine sur la question par exemple de la grève. Il ne faut en effet pas exclure qu'on ait surtout affaire à des jaunes dépourvus de toute conscience ouvrière. S'agirait-il alors encore d'ouvriers ?

De quoi ouvrier est-il le nom ?

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Tous les commentaires

oui, professeur de lettres en Seine - Saint - Denis, et y vivant toujours...

et , pour rappel: Gavroche est un fils Thénardier...

et alors...??????????????? 

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