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Billet de blog 12 déc. 2017

Ce que fut pour moi André Breton

André Breton comme un incendie.

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Dans la lettre à sa fille qui clôt L’Amour fou, André Breton écrit : « Ce que j’ai aimé, que je l’aie gardé ou non, je l’aimerai toujours ». J’ai longtemps vécu dans les phrases et les formules de Breton et j’en ai cru un certain nombre. Elles étaient pour mon être tout entier comme un viatique ou un talisman pour la vie elle-même et l’ombre portée par des textes comme Les Vases communicants, L’Amour fou donc ou encore Arcane XVII illumina ma jeunesse au point d’en accepter la rudesse et la solitude, du fond de mon étrangeté scellée dès ma naissance.

Je ne lis plus André Breton aujourd’hui. Son style, sans doute trop baroque en vérité, n’a plus pour moi la flamboyance qui, à la toute fin du XXème siècle, embrasa mon existence en me donnant à voir la merveille possible ici-bas. Je ne lis plus Breton mais je lui garde à jamais une réelle affection. Je puis ainsi dire qu’en dépit de mon éloignement, je l’aimerai toujours. C’est d’ailleurs une très étrange sensation car si sa prose ne m’enchante plus comme jadis et que mes tentatives pour le relire sont à chaque fois vaines désormais, le Pape du Surréalisme demeure le seul auteur délaissé pour lequel, malgré tout, j’éprouve cela. Me rappeler ses phrases, celles qui me guidaient dans l’action il y a 20 ans, m’émeut toujours autant. Bien que je me sois éloigné de l’œuvre de Breton, celle-ci m’a marqué à jamais et, d’une certaine façon, la distance prise avec ses écrits n’est pas absolument une rupture. Je persiste ainsi à croire qu’être le premier à dénoncer l’amour, c’est avouer qu’on n’a pas su se mettre à la hauteur de ses prémisses mais, surtout, André Breton fut pour moi celui qui m’invitait à être un guetteur du quotidien car, écrivait-il autour de 1937, indépendamment de ce qui arrive, n’arrive pas, c’est l’attente qui est magnifique.

André Breton est l'auteur, hommes et femmes confondus, que j'ai le plus intensément aimé dans ma vie. Entre, disons, 20 et 25 ans, il a été, peut-être, mon plus proche compagnon. C'est étrange, je le sais bien, mais c'est ça, la réalité de la littérature. L'idée de hasard objectif, sorte d'hégélianisme revisité par le groupe surréaliste, a été, dans ces années où je n'aurais laissé personne dire que c'était le plus bel âge de la vie, ce qui m'a fait tenir et aimer les promenades nocturnes sous les feuilles des arbres des rives de l'Île Saint-Louis. Dans la jungle de la solitude, un beau geste d'éventail peut faire croire à un paradis mais plus encore, la prose de Breton, davantage que sa poésie, emportait alors mon adhésion à l’idée que l’au-delà, tout l’au-delà comme l’interrogeait Nadja, était ici-bas. Il était enfin possible de réconcilier athéisme, rejet des arrières-mondes et messianisme dans l’attente, donc, d’un événement qui, dans un monde matérialiste et fini, serait, comme dans l’incandescence révolutionnaire, un moment de suspension du temps, de ce temps qui d’habitude passe, et d’éternité que rien, jamais, ne pourrait nier ou effacer en dépit de tout.

J’ignore d’où me vient cette croyance en un sursaut toujours et à chaque instant possible, sursaut qui réconcilierait l’action et le rêve en rompant avec la malédiction de la vraie vie absente mais je crois vraiment que mon bretonisme de jeunesse provient de ce que cette œuvre a repoussé les limites du possible en ce monde et sorti la poésie de la seule littérature, exécrée par les surréalistes. L’œuvre d’André Breton m’a donné une direction dans l’existence et je ne cesserai jamais, je crois, même dans la distance et l’évolution de mes goûts esthétiques, de lui en être redevable. Je ne discute plus aujourd’hui en rêve avec l’ami de jeunesse d’Aragon mais la conversation n’est pas tout à fait close. Je lui ai simplement lâché la main. Mes désaccords avec mes certitudes d’antan restent en lien, y compris conflictuel, avec la doxa surréaliste.

Ce n’est pas l’auteur de Clair de terre qui m’a rendu à la fois croyant et athée mais il est très certainement celui qui m’a révélé à moi-même cette foi matérialiste et qui, après le Chateaubriand des Mémoires d’outre-tombe et Rimbaud ou le Baudelaire du Spleen de Paris, m’a fait prendre conscience du caractère performatif en un sens de toute poésie. Lire les grands textes, être saisi par des futurs prophétiques ou des visions poétiques puis, peut-être, à mon tour en écrire sans exactement savoir, d’ailleurs, le sens de ce qui est dit était pour moi la vie elle-même. Voir, ressentir et vivre était une seule et même chose. Ce fut là, pour moi, le génie de Breton – même si j’en suis revenu. Il y avait en effet à mes yeux dans son œuvre une fusion entre la langue et son objet et sa « littérature » me plongeait de plain-pied dans l’existence réelle et potentiellement nouvelle, extraordinaire au sens propre mais en même temps saisissable pour n’importe qui. Lire ainsi Il y aura une fois dans un de ses recueils me faisait entrevoir un rougeoiement à venir ou, mais c’est un peu la même chose, un amour fou. La littérature n’était donc plus un des plus tristes chemins qui mènent à tout, ainsi que le disaient les surréalistes dans leur passion du réel ; elle était la partition d’une révélation à portée de main.

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