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Billet de blog 14 juin 2010

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L'étreinte poétique comme l'étreinte de chair

Tant qu'elle dure

Défend toute échappée sur la misère du monde

Le sens des mots de notre époque est impalpable.

Jamais bien sûr, il ne fut question de matérialiser absolument un nom, ni d'abolir l'irréductibilité du langage... Mais jamais non plus comme aujourd'hui, le divorce entre le réel et ses mots ne fut plus béant.

Il ne s'agit pas, pourtant, de déplorer l'insuffisance de la langue, ni son inadaptation à la réalité des choses. Au contraire. Il semble bien plutôt que par la fermeté sur les mots il soit possible un jour de ressaisir la vérité du monde.

En deux décennies, la langue quotidienne a changé. Les mots de mon enfance sont menacés. Les prononcer relève maintenant du courage politique.

Ouvrier est de ces mots-là. Il a été pour moi des mots tôt entendus dans la bouche de mes parents engagés pour la révolution dans un groupe maoïste. Si je lui préfère parfois celui de prolétaire, il ne m'a jamais semblé excessif, ni délié du réel. Dans la banlieue populaire où je vivais habitent en effet de nombreux ouvriers. Le soir et le matin, je les voyais parfois longer le mur grisâtre et grêlé de l'usine Chausson sur lequel la haine commençait à s'afficher.

Ouvrier. Le dire ou l'écrire aujourd'hui fait de vous au mieux un archaïque rêveur, au pire un dangereux bolchevique au couteau entre les dents. Ce que crachaient les graffitis du mur d'usine est désormais presque victorieux. Il n'y aurait plus d'ouvriers, ni d'usines mais des immigrés à jeter dehors et des entreprises de jeunes pleins d'idées nouvelles.

Ce n'est pas à n'importe quel mot que la gauche française s'est attaquée. Ouvrier est en effet un nom emblématique et Pinochet, qui voulait, disait-il, l'éradiquer du vocabulaire chilien ne s'y était pas trompé. Faire sauter ce nom-là est une étape décisive pour détruire toute idée positive du travail et l'éventualité d'une capacité politique du peuple. Plus généralement, la possible disparition d'un des termes essentiels du monde rend plus aisé l'effacement d'une partie de sa population.

C'est à partir de là, pour moi, que les mots, trafiqués, presque frappés d'inanité, ont appuyé le mensonge. C'est de là aussi que s'est mis en place un langage irréel et que, la langue ayant changé de base, il est devenu difficile d'extirper chaque mot d'une brume épaisse.

Partant en effet d'ouvrier, la nuit s'est étendue sur l'ensemble de la pensée et de la langue, l'irradiant de sa mollesse et de son immatérialité grossière.

Que reste-t-il alors des outils, des chaines de montage et des édifices ?

Que reste-t-il de nos amours, des mains qui hésitent puis se prennent ?

Que reste-t-il, enfin, du trajet parfois lent vers une éclosion ?

Reste à retrouver le monde en ses termes requalifiés.

Face à la langue vidée jaillie d'un unique dictionnaire blanchi, énoncer une redisposition.

La crise de la poésie contemporaine est-elle contemporaine d'une proscription sourde ?

La poésie lutterait contre le mensonge, appelant le réel en des mots éclatant comme une grenade de glaïeuls. Il y est en effet impossible de mentir ; seule la vérité, même nuageuse, est audible.

L'émotion prend alors corps et cœur, convoque Rimbaud et Apollinaire pour compagnons d'infortune et relance l'attente qui seule est magnifique de celle qui n'attendait que toi et que tu reconnais. C'est un transport de l'âme pour l'âme, un plaisir âpre d'images fugaces.

La poésie est par définition un faire. Les Grecs n'en disaient pas plus. Comment le comprendre ?

Ce faire, absolument clair sur l'idéal poétique, est une création. La poésie nous rappelle l'existence des mots, c'est à dire leur capacité à vivre dans un rapport nuageux au réel qui redispose celui-ci. La poésie véritable, dans ses rapports et ses chocs, est une recréation même partielle du monde. Les mots prononcés, évidents dans leur force nominative, en sont un dévoilement.

Le mot même alors s'efface pour laisser place fugitivement à ce qu'il désigne, qui peut être multiple. En cela, ouvrier est bien plus que le nom d'un individu préposé à un travail manuel.

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