Sur "Sales Juifs" qui aurait été crié hier dans la manif antiraciste de République.

Si le cri "Sales juifs" dans la manifestation d'hier est vrai - ce qui reste à prouver -, il dit surtout une désorientation politique gravissime.

D'emblée, comme l'a fait remarquer Askolovitch, la vidéo postée par les pétainistes de "Valeurs actuelles" est étrange. On entend un slogan au moment où Génération identitaire déploie sa banderole fasciste mais on ne voit personne le proférer, la caméra (à dessein ?) est bien trop mouvante. Je note, personnellement, que le slogan est particulièrement audible (trop ?) dans une manif nassée où les slogans sont nombreux. Doute, donc, quant à la véracité des faits.
Faisons toutefois l'hypothèse que ces cris aient en effet été proférés. On en revient alors à ce que nous (indigènes, islamogauchistes, camarades juifs dans la tradition du PC polonais d'avant guerre ou du Bund) disons : si cet antisémitisme-là peut exister, il n'est pas structurel ; il résulte de la politique israélienne et du consensus occidental qui l'entoure.
Comme le dit ma camarade Houria Bouteldja, "Ce ne sont pas ces gens qui conduisaient les trains pour Auschwitz car seul l'Etat peut le faire". Nous condamnons donc évidemment de tels propos mais des propos bistrotiers, fussent-ils hurlés en manif, restent des propos bistrotiers tant que l'Etat ne les relaye pas et n'en fait pas une politique. En revanche, devant la police dont chacun a pu voir les échanges fascistes et prépogromistes dans la presse (avec y compris injures antisémites), l'Etat est dans ses petits souliers et on parle même de la démission de Castaner. Castaner qui pourtant est pro-flics. C'est dire.
Venons en donc au fond. Que "Valeurs actuelles", organe central des enfants de Pétain, puisse s'astiquer en mettant en avant un slogan antisémite douteux quant à sa réalité pour ensuite en remettre une couche sur le "racisme anti-blanc", voilà le plus intéressant si on peut dire et qui illustre les effets dévastateurs du philosémitisme d'Etat qui s'accapare le signifiant "Juif" pour, protégé par le "devoir de mémoire" du génocide pourtant perpétré en Europe, perpétuer sa politique impérialiste, raciste, coloniale (à l'intérieur et à l'extérieur des frontières). Les assassins d'hier récupèrent une mémoire et l'instrumentalisent à des fins racistes contemporaines. D'où le lien ahurissant - mais très politique - entre "antisémitisme" et "racisme anti-blanc" (formule fasciste).
Disons donc que si le slogan "Sales Juifs" a en effet été hurlé hier, il atteste une désorientation politique grave et navrante dont les manifestants de République ne sont toutefois aucunement responsables. On n'est pas antisémite quand on est antisioniste et propalestinien, bien au contraire. Parce que parquer "les juifs" en Israël, c'était déjà ce que voulait faire Eichmann, que Herzl était en pâmoison devant les régimes autoritaires d'Europe centrale et que Rebatet, collabo notoire, vit "l'Etat juif" comme une divine surprise (Exit, le peuple transnational, devait-il penser) au point de soutenir avec enthousiasme l'armée israélienne dans la Guerre des six jours en 1967.
Le cri d'hier est terrible mais pas pour les raisons qu'on croit. Nous savons qu'un rapide travail politique mettrait fin à ce genre de conneries. Mais le fond est bien plus inquiétant. Que des fascistes, à supposer que pour hier les faits soient avérés, aient été traités de "sales juifs" illustre surtout que le travail de sape, y compris de la mémoire du siècle dernier, du triumvirat fasciste Trump-Netanyahu-Bolsonaro fonctionne à merveille, servant les négationnistes à bas bruit de la République française parmi lesquels, pêle-mêle, on trouve une bonne partie de la gauche Charlie, les nervis de Génération identitaire, la Truicolore et sa nièce ainsi que nombre de républicains main sur le coeur qui confondent la IIIème République avec la République jacobine.
Le nom "Juif" est désormais captif du revival suprématiste blanc planétaire à qui il permet de montrer patte blanche. Cécile Winter (ici) voyait juste dans son texte sur le "signifiant-maître des nouveaux Aryens". Le sionisme s'inscrit clairement dans ce suprématisme et c'est abominable au regard de l'Histoire. Les fascistes ne pouvaient rêver mieux comme crachat sur un nom souvent glorieux. Ce sont ces fascistes qu'il faut affronter. Ils avancent en arborant le nom "Juif" comme gage. Leur rire intérieur doit être épouvantable.

 

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