Les malheureux sont les puissances de la terre ; ils ont le droit de parler en maîtres aux gouvernements qui les négligent, dit Saint-Just devant la Convention le 8 Ventôse an II (ou 26 février 1794). Ces mots, inoxydables comme beaucoup de ceux de l'Archange de la Révolution ainsi que le fait remarquer, parmi d'autres, Eric Hazan dans sa belle Histoire de la Révolution française, ces mots, prononcés dans une période politique aussi intense qu'inédite, résonnent encore pour aujourd'hui - en ces temps où le bonheur a cessé d'être une idée - neuve ou pas - dans nos sociétés fatiguées.
Ces mots de Saint-Just, à la fois poétiques et politiques donc (les deux se rencontrent parfois dans l'incandescence de l'impossible promis ou presque tenu), ces mots semblent parler des jours actuels où un pouvoir dit de gauche n'a plus que mépris de classe pour les ouvriers et, de façon générale, celles et ceux qui travaillent dur pour des salaires de misère.
La gauche est très certainement une catégorie obsolète et attendre quoi que ce soit du Parti socialiste est presque indécent mais on aurait pu attendre que le camp politique prétendu progressiste (ne parlons pas, hélas, d'émancipation) soit aux côtés des pauvres, des ouvriers, des réprouvés, de celles et ceux qui ne s'en sortent pas et qui ne risquent pas une chemise blanche mais leur propre vie et bien souvent celle de leur famille. 
C'est tout cela, semble-t-il, que nous avons perdu de vue. Les malheureux sont les puissances de la terre parce que ce sont eux qui assurent la production, parce que ce sont eux qui assurent les tâches ingrates et dangereuses pour la santé (respirer du goudron et autres poussières ferreuses...), parce que ce sont eux qui, par ces tâches, sont bien plus utiles à la société et au pays que des vedettes radio-télévisées qui revendent la soupe déversée sur un prompteur quand elle est autorisée par Bouygues ou Bolloré.
On sait que le Parti socialiste n'a jamais majoritairement porté Robespierre et ses compagnons (principalement Saint-Just et Couthon) dans son coeur (même si Jean Poperen édita des discours de l'Incorruptible) mais là, clairement, on peut dire, pour énoncer le désastre en cours qui n'est pas pour rien dans le succès annoncé (bien qu'à vérifier) du FN aux prochaines échéances électorales, on peut dire que la ligne Hollande-Valls-Macron est l'antithèse de la belle formule politique et poétique de Louis-Antoine de Saint-Just.
Hollande dit des pauvres qu'ils sont fragiles. C'est même chez lui une ritournelle ("sans-dents" restant apocryphe mais vraisemblable). Saint-Just les disait "puissance de la terre". Valls traite les ouvriers révoltés de "voyous" et, peu ou prou, leur envoie la police aux aurores pour les arrêter chez eux. C'est dire si notre gouvernement de gauche assume de néglige(r) ou plutôt de mépriser des salarié.e.s déjà exploités à qui, à l'unisson du patronat et de l'ensemble des forces procapitalistes, il n'hésite pas à parler en maître - comme à des larbins.
Les quelques paroles ouvrières entendues ici et là - qu'elles viennent de Jean-Pierre Mercier de la CGT de PSA, de Xavier Mathieu des Conti également syndiqué à la CGT ou de Sébastien Benoît, cégétiste aussi, qui a incarné la fierté ouvrière face à un Hollande qui est un factotum du MEDEF -, ces quelques paroles ont comme un lointain écho avec celles du révolutionnaire guillotiné à l'âge de 27 ans. Elles claquent mais remettent les choses à l'endroit. Le mépris et la morgue de classe, qu'ils viennent du patronat, des grands médias ou de l'Etat, sont insupportables. Il faut être du côté des humbles, de celles et ceux qui n'ont rien alors qu'ils travaillent dur. C'est la base de toute véritable politique émancipatrice. La classe ouvrière existe et son statut dans le pays dit ce qu'il en est de la politique dans ledit pays. Les ouvriers et les ouvrières ont le droit de parler en maîtres au gouvernement qui les néglige - et les insulte.

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