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Billet de blog 18 mars 2020

Sur la morgue raciste à propos du confinement dans les quartiers populaires.

Une petite musique dans les médias mainstream et d'extrême droite pointe les quartiers populaires comme incapables de se confiner, sauvages qu'ils seraient.

Yvan Najiels
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Une phrase de Hugo dans Les Misérables me vient à l'esprit.
Il rappelle, à propos de journées d'émeutes républicaines (républicain avait alors un sens émancipateur) qu'il compare au Faubourg Saint Antoine en 1793, qu'il y a des barbares et des civilisés mais ceux-ci ne sont en vérité pas ceux qu'on croit. Les barbares luttent pour la civilisation (i.e. pour Hugo le progrès ou ce qu'il appelle encore l'édénisation du monde) tandis que les civilisés veillent à garder leurs avantages et à prospérer dans l'inégalité du monde dont ils profitent grandement. D'où que l'auteur de L'Homme qui rit parle de "civilisés de la barbarie et de barbares de la civilisation" en ajoutant, comme conclusion de ce passage, que si nous devions choisir, "nous choisirions les barbares".
Les reportages, presque marronniers du coronavirus, qui montrent que les "gueux", les "sauvages" (Chevènement dirait "sauvageons") des cités et villes populaires ne savent pas se tenir et qu'il faut donc, après les avoir moqués, les réprimer comme l'armée faisait dans la casbah d'Alger dans les années 1950 sont donc un scandale, un mensonge et un nouveau mépris raciste contre une partie de la population de ce pays, par ailleurs abandonnée, encore dans la séquence en cours, par l'Etat.


Plusieurs choses, néanmoins.


Dans ma ville de la banlieue sud petite-bourgeoise des Hts-de-Seine limitrophe de Paris, les gens ne respectent pas davantage le confinement et les mesures-barrière. J'étais dans un magasin bio, tout à l'heure, et les clients n'y avaient aucune discipline sinon que leur silence attestait qu'ils savaient qu'ils déconnaient. Les employés, sans protection réelle, montraient aussi une inquiétude bien compréhensible. 
Pourtant, pas d'éclats de voix, pas de bagarre, une résignation plutôt dans le monde des cadres blancs de la bourgeoisie. C'est qu'eux, au moins complices implicites des civilisés de la barbarie, ont peur de la mort, viscéralement. Elle a, jusqu'à présent, épargné leur vie. Certes, ils ont, comme tout un chacun, perdu un ami, un père, des grands-parents, etc. Mais elle a toujours été, depuis des décennies, contenue, confinée pourrait-on dire, au point de sortir subjectivement de nos vies, de nos pensées. 
Le calme des quartiers bourgeois est à la mesure de cette crainte. Leurs habitants ont à y perdre. Ils ne veulent pas mourir - et on les comprend. Les journalistes vautrés dans leur morgue de classe raciste appartiennent sociologiquement, du reste, à cette catégorie.
À l'inverse, les gens des villes populaires (et, évidemment, en particulier la population noire, arabe, etc.) sont sans cesse confrontés à la mort, à sa possibilité. Il y a les jeunes gens - parfois vieux aussi, comme Zineb Redouane à Marseille - tués par la police. Il y a les pères morts précocément comme l'atteste le nombre de familles monoparentales et puis il y a eu, mais qui le sait ?, la tuberculose en Seine-Saint-Denis il y a quelques années. En dehors des villes concernées, seuls ceux qui, comme moi, travaillaient dans ce département ont été mis au courant.


Il faudrait lire ou relire Ariès. 


Dans les QHS de la bourgeoisie terrorisés par la mort, les gens marchent droit. Tout d'un coup, leur finitude est un intrus.
Dans les cités populaires, on peut se battre. La baston est déplorable mais ce peuple, que Hollande bouffie de morgue appelait "fragile", sait, lui, sa précarité, qu'il n'a pas la vie devant lui, qu'on s'apprête à détruire les hôpitaux du 93. Le coronavirus est peut-être un événement médiatisé mais il s'ajoute à tant de calamités : pauvreté, gens des cités qu'on oblige à aller travailler pour des payes dérisoires et malgré l'épidémie, police lepénisée qui vous traite comme des chiens, "bavures" (c'est-à-dire crimes), etc...
Alors au lieu de se gausser, entre effarement et contentement de soi, de ces scènes, il faudrait mesurer à quoi des décennies de libéralisation, de désengagement de l'Etat et de racisme d'Etat ont livré ces gens.
Ces gens qui savent que la justice est pour eux injuste.
Ces gens qui savent que la police qui leur dit "Rentrez chez vous !" leur dit en vérité "Rentre dans ton pays, bougnoule !"
Ces gens qui ont fini par ne plus espérer qu'en Dieu dans une vallée de larmes.
Au lieu de les moquer, de les jeter médiatiquement en pâture, regardons en face quelle inégalité nous avons laissé s'installer. Le fait est que si barbares il y a, nous sommes, blancs, ces barbares.
Aujourd'hui comme hier, il faut baisser la casquette devant l'ouvrier.
Décidément, on n'est pas blanc innocemment

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