Une qualité de "La femme d'à côté", le film de Truffaut.

Dans "La femme d'à côté", le personnage joué par Depardieu dit toujours à Mathilde (Fanny Ardant) qu'il aime à en mourir qu'il a "quelque chose à lui dire".

Dans La femme d'à côté que j'ai vu de nombreuses fois notamment pour tenter de savoir si c'était un bon ou un mauvais film, Bernard (Gérard Depardieu) dit toujours à Mathilde (Fanny Ardant) qu'il a quelque chose à lui dire. Ce point m'a frappé le dernière fois que j'ai vu ce film, la semaine dernière et je me suis dit que finalement, le film malgré ses côtés convenus n'était pas si médiocre que je l'avais d'abord pensé (mais je deviens de plus en plus dur avec les films tant j'aime la plupart de ceux de Godard. Top souvent le cinéma court après la littérature : il essaye de mettre des plans et des dialogues à la place des phrases du roman ou du récit. Les films en intériorité sont rares mais quand ils existent, ils sont éblouissants, livre d'images comme dit Godard ou Le vent de la nuit, de Philippe Garrel).
Ce aspect m'a frappé car il est un motif récurrent dans le film. Le mec a toujours quelque chose à dire (la nana, bizarrement non - mais je n'en déduis rien -. Le mec est juste peut-être plus véhément, inquiet je ne sais pas) mais ce point qui peut passer inaperçu dans le flot des dialogues contingents du film est en vérité essentiel. Tout le propos sur la passion qui dévorera jusqu'à la mort les amants tient en ce motif en dépit de tout le reste du film qui dessine cette passion. "J'ai quelque chose à te dire", "Je veux te voir pour te dire quelque chose". Cela revient sans qu'évidemment on ne sache ce que, précisément, il a à dire parce que cela n'a aucune importance. Seul compte qu'il ait quelque chose à dire, qu'il y croit alors qu'il ne peut en fait rien dire parce que ce qu'il dit est pensé par lui en un sens mais ne peut-être dit non par morale par interdit mais par une sorte de confusion liée à la puissance fantasmée de son dire dès lors indicible. Ce qu'il veut, c'est dire quelque chose, ce qu'il veut dire c'est qu'il veut dire quelque chose et tout son désir est là, dans ce désir qui ne peut-être comblé. J'ai quelque chose à te dire ? Quoi ?, si elle lui demande. Ce à quoi il pourra répondre "Je ne peux pas te le dire là mais j'ai quelque chose à te dire". Il y a toujours quelque chose à dire et on est peut-être là, chez Truffaut, proche du Lacan disant qu'aimer, c'est vouloir donner à quelqu'un qui n'en veut pas quelque chose qu'on n'a pas.

Comprenant ça, le film m'a semblé présenté un intérêt malgré tous ses défauts cinématographiques quasi "qualité française" et à mon sens (ce que je déteste en gros chez Sautet, par ex.) trop scénarisé et, surtout, trop littéraire alors que la littérature ne figure rien, ne représente rien ("Le sens trop précis rature ta vague littérature"). Bon parce qu'il a cette idée constitutive que "j'ai quelque chose à te dire" est un énoncé fondamental du désir amoureux (Bernard/Depardieu s'énerve tout le temps et la femme en est tantôt effrayée, tantôt séduite, tantôt amusée). Mais peut-être que ce désir - je ne sais pas - est exclusivement masculin (ce qui n'affaiblit que partiellement mon propos et n'entame pas la valeur du film).

Tant qu'on peut penser "J'ai quelque chose à te dire" et que cela repose sur à la fois une impossibilité - l'impossibilité à dire, précisément - et en même temps cette certitude qu'on a en effet quelque chose à dire d'existentiel, il y a une perpétuation de l'amour par son désir singulier.

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