Comment je me suis vamPIRisé.

Le consensus diffamatoire anti-PIR, récemment illustré par une présentation odieuse dans l'Obs d'un débat entre Gilles Clavreul et Houria Bouteldja, impose à celles et ceux que ce climat révolte d'écrire et/ou de prendre la parole.

Dignité et justice © Politique décoloniale Dignité et justice © Politique décoloniale

 

 

J'ai longtemps été méfiant sinon hostile à l'égard du PIR (Parti des Indigènes de la République). Celui-ci me mettait mal à l'aise. J'ai, même, comme beaucoup de gens bien pensants de la gauche - bien que ne me pensant pas spécialement de gauche - été outré par quelques formules de Houria Bouteldja. Je l'ai crue antisémite, je l'ai jugée homophobe, peut-être même identitaire lorsque, il y a quelques années, j'avais lu son interview dans Vacarme. J'avais pourtant des amis ou des camarades qui étaient aussi des amis politiques de Houria Bouteldja mais je les déjugeais, je crois, sur ce point, les considérant comme des islamogauchistes.
Depuis, je me considère moi-même comme tel et l'islamogauchisme, puisque j'endosse volontiers  le stigmate, est désormais le signe que je prends la mesure de la situation politique en France où, de fait, l'islamophobie est le pendant conjoncturel de l'antisémitisme d'antan. L'interview de 2016 n'avait évidemment rien d'antisémite, de raciste ou d'homophobe.

Pourquoi, cependant, cette longue distance ou méfiance à l'encontre du PIR ? Sans doute parce qu'en vérité, je me suis senti accusé comme blanc d'une part et que, d'autre part, cela me semblait injuste. Finalement, les Indigènes m'ont radicalement fait comprendre ce que la gauche avait réussi à effacer de la pensée émancipatrice, à savoir que, pour reprendre en le transformant Saint-Just à propos de Louis XVI, on ne peut être blanc innocemment
De fait, le PIR met le doigt dans la plaie de cet impensé - qui ne l'a pas toujours été, y compris du côté gauche : il y a eu une tradition décoloniale malgré, par exemple, l'erreur de Sartre sur la Palestine - et rappelle des choses qui ont perdu leur évidence après un travail de sape et de désorientation générale et politique mené par la gauche PS et ses satellites intégrationnistes au premier rang desquels SOS Racisme. Partant, je me sentais donc malgré moi accusé dans une dénonciation légitime du privilège blanc et le propos du PIR venait lézarder ma bonne conscience cosmopolite. 
Cela a donc été une bonne chose.
Au refus de l'intégration ("Va te faire intégrer !" s'exclame un slogan du PIR) s'ajoute la possibilité pour les blancs de remettre en cause puis de dynamiter des décennies voire des siècles de catéchisme laïcard, républicain et prétendument universel. Mon malaise à l'égard du discours du PIR provenait de ce qu'il tapait juste : de fait, je ne suis pas contrôlé sur les quais des transports en commun ou dans la rue, je ne risque pas d'essuyer un refus si je loue une maison dans le sud de la France parce que mon nom n'a pas de consonance étrangère, je n'ai pas de frère ou de cousin assassiné par la police parce que noir ou arabe... Toutes choses qui attestent, hélas, que le privilège blanc dénoncé par le PIR n'est pas une vue de l'esprit. Le PIR a étanché ma soif de liberté, au fond, après le malaise. Je puis, même si c'est difficile, être autre que faussement innocent. Je suis libre de refuser le modèle occidental et l'état-nation France qu'on me présente comme une fatalité. De ce point de vue, l'amour révolutionnaire dont parle Houria Bouteldja dans son livre est saisissable par n'importe qui à condition d'une introspection sévère et d'un refus maximal de ce privilège.

Sur la question, ensuite, du supposé antisémitisme du PIR, force est de dire que cette accusation est aussi honteuse que grotesque. Chez certains de ceux qui la manient, elle est aussi et surtout preuve d'une confondante bêtise. Quand Carole Barjon s'émeut (ici) de ce que Houria Bouteldja dit que même s'il y a de la judéophobie parmi les indigènes, ce ne sont pas ces derniers qui conduisaient les trains pour Auschwitz, il y a de quoi s'interroger sur la sagacité de la journaliste. Le racisme bistrotier ou dans une cité est une péripétie certes détestable mais reste une péripétie. Qu'en revanche, la police  - bras armé de l'Etat - et l'armée tout court demandent à Macron de "virer les sans-papiers", voilà qui est inquiétant. C'est en effet le racisme d'Etat qui opprime, pas de détestables bavardages de comptoirs. C'est l'état français qui a raflé au Vel' d'Hiv'. Auschwitz, c'est l'Occident.
Au fond, le PIR perce à jour la mauvaise conscience faussement philosémite de l'Occident en général et de la France en particulier. Que l'organisation UJFP soit alliée du PIR devrait faire réfléchir tous nos républicains et autres plumitifs de L'Obs puisque, précisément, ces deux organisations défendent une authenticité juive pour reprendre le mot de Sartre dans Réflexions sur la question juive. Une authenticité, c'est-à-dire en l'espèce la dimension transnationale d'un peuple non rattaché à un sol délimité, fût-il israélien (et donc colonial). Une authenticité fidèle à l'idéal du Bund de jadis ou encore du Parti communiste polonais d'avant 1940. À l'inverse de tout cela, rappelons que le nazi Eichmann voulait expulser les juifs en Palestine.
Le PIR, comme l'UJFP, et ce n'est pas là la moindre de ses qualités, mène une résistance politique au rouleau compresseur occidental appelé modernité. Cette modernité occidentale est en guerre contre toutes les authenticités et les singularités. La création de l'Etat d'Israël est une tentative perverse de liquidation subjective à l'échelle mondiale de la judéité, quoi qu'en dise Jean-Claude Milner. Contre tout cela, et pour un universel des singularités multiples, il faut (re)lire les passages du livre de Houria Bouteldja sur les effets dévastateurs du décret Crémieux en Algérie au XIXème siècle.
L'accusation d'antisémitisme à l'encontre du PIR et, singulièrement, de Houria Bouteldja est donc une honte, une infamie et une bêtise sans nom. Celle d'homophobie, contre des lecteurs de Jean Genet et de James Baldwin, est tout aussi ridicule.

Le PIR peut donc être décrié, taxé de mille tares. Il n'empêche : il ouvre la possibilité d'un pays pour tous où l'indivisibilité de ses habitants ne serait plus un vain mot mais une réalité politique. Bien sûr, cela implique une remise en cause de soi quand on est blanc mais après tout, le Discours sur le colonialisme d'Aimé Césaire n'invitait-il pas déjà à cela ? L'heure tourne, les monstres se réveillent, Salvini règne sur l'Italie et Macron refuse que l'Aquarius accoste dans un port français. L'ensauvagement de l'Europe dépasse désormais la seule menace. Il est temps de basculer décolonial, seule politique conséquente antifasciste. Et de commencer par rejoindre le Collectif Rosa Parks et ses initiatives.

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