Pour Rastignac mais contre Macron et sa cour médiatique.

Il est de coutume dans les médias mainstream de comparer le Président de la République Emmanuel Macron au célèbre héros de Balzac, Eugène de Rastignac, dont on lit la formation dans "Le Père Goriot". Pourtant, cette comparaison est hautement discutable.

Les belles âmes ne peuvent pas rester longtemps en ce monde.

 

M. Macron est jeune, il a le teint frais, la coupe toujours bien mise et ses dents rayent si bien le parquet qu'à même pas 40 ans, ringardisant un autre battant (ou winner) de la République élu en 1974, il s'est retrouvé à l'Élysée sans avoir jamais occupé un seul mandat intermédiaire. Au contraire, l'actuel Président fut toujours dans l'ombre, dans l'ombre des banquiers, des décideurs et des hauts fonctionnaires d'Etat comme fut Hollande, son ultime marchepied.
Pour tout cela, donc, les médias comparent Macron à Eugène de Rastignac, célèbre personnage de Balzac qui, avec d'autres comme par ex. Lucien Chardon (de Rubempré), illustrent par leur réussite ou leur échec (Rubempré), la loi d'airain du capital contemporain de la Révolution industrielle. Certes, Balzac était de droite légitimiste mais on sait que cela trouble de nombreux lecteurs et critiques de son oeuvre, au premier rang desquels Karl Marx. Toute la critique marxiste, essentielle pour comprendre l'oeuvre et le monde de Balzac, a étudié la dénonciation du capitalisme moderne dans La Comédie humaine. Pensons à Lukács et à Barbéris.
L'association Macron/Rastignac est de ce point de vue extrêmement douteuse. Balzac dépeint un monde qu'il exècre et, ainsi que me le faisait remarquer il y a peu un ami, les réactionnaires brillants sont toujours pertinents lorsqu'il s'agit de dénoncer un monde qui fait s'effondrer celui qui leur était cher. Ce sera vrai pour Carl Schmitt en mode glaçant comme ce fut le cas pour Honoré de Balzac effrayé par la disparition de la charrue et des campagnes au profit de l'industrie et des villes. Il n'empêche : ce refus du monde qui vient, celui du capitalisme et de la "dissolution des vieux liens dans les eaux glacées du calcul égoïste" (Marx), entraîna chez Balzac une oeuvre réaliste qui montre sans fard la cruauté de l'âge actuel et la vérité d'une généralisation des rapports strictement marchands.
Chez Rastignac, c'est "une ultime larme de jeune homme" sur le cercueil de Goriot au Père-Lachaise tandis que Chardon-Rubempré, que l'on retrouve donc dans Illusions perdues (titre emblématique de la pensée balzacienne) et Splendeurs et misères des courtisanes, opte à reculons pour une corruption sous les ordres de Vautrin qui le mènera à la mort. À la fin d'Illusions perdues, alors que Lucien s'apprête à fuir Paris, l'équivalent de sa maîtresse de maison se prostitue une dernière fois pour donner de l'argent au héros.
Balzac, donc, déplore cette situation. En romantique broyé par la loi d'airain du capital, les larmes de Rastignac sont aussi celle de son créateur. Goriot se passe en 1819 ou en 1824 (il y a une incohérence dans le roman, ce qui n'enlève rien à sa valeur ni à sa force), on ne sait trop mais cela se déroule sous la Restauration qui, déjà, est à l'origine d'une modernité réactionnaire et Balzac, tout légitimiste qu'il fût, est horrifié par ce tour. Il voit, lucide, et présente ce qui disparaît : l'esprit chevaleresque, les liens d'autrefois, la gratuité des sentiments. Bref, sur le diagnostic social, Goriot, moins de 15 ans avant le Manifeste communiste de 1848, apparaît comme la version romanesque du texte de Marx. C'est, grosso modo, l'analyse que fait Lukàcs d'Illusions perdues dont les thématiques, en un roman plus choral, sont voisines de celles du Père Goriot.
Rastignac est donc le personnage de cette conception balzacienne d'une société qui broie ses esprits les plus purs. 
Et en effet, à la différence de Macron qui n'a jamais cru en rien sinon en la "réussite" auprès des banquiers, de la grande bourgeoisie friquée et des loups-cerviers du capital (loups-cerviers, expression présente chez Balzac), Rastignac "montant à Paris" a le coeur pur gonflé d'illusions. Il sympathise dans la Pension Vauquer avec Jean-Joachim Goriot. Celui-ci, retiré après avoir fait fortune dans le commerce de vermicelles, est voué à ses filles comme l'est Lear dans Shakespeare. Il finit par être ruiné par Delphine et Anastasie au point de mourir seul, au dernier étage (celui des pauvres) de la Pension, accompagné seulement par Rastignac, sorte de fils électif, et Bianchon, médecin de la Comédie humaine
Ce constat horrifie Rastignac mais la force de cette société en marche est telle que notre héros, seul comme tout bon romantique, finit par se rallier cyniquement à l'ordre des choses. En cela, l'enterrement du Père Goriot (cf. extrait plus bas) est évidemment l'enterrement de l'idéalisme de Rastignac, de son romantisme et de ses... illusions. Sa tendresse, symbolisée par une larme qui est recouverte par la terre sur le cercueil de son ami, disparaît pour laisser place à un cynisme qui n'aura plus pour seule ambition (et non plus désir) de réussir. Cette réussite ("Réussir !", dit le texte) pour laquelle Vautrin lui a plus tôt dans le roman exposé une méthode (le génie ou la corruption) est d'abord rejetée par Rastignac qui, las, finira par s'y rallier.
Ce ralliement est un drame pour Balzac. Il atteste la corruption des âmes engendrée par le capitalisme et, sans doute, Rastignac sait-il cela. Du reste, ses illusions perdues, il ne sera plus que secondaire dans l'oeuvre de l'auteur de La Comédie humaine. Le Rastignac, tel qu'il est comparé à Macron, n'existe donc pas (ou peu) dans ces pages.
Le rapprochement Rastignac/Macron est par conséquent extrêmement contestable et ceux qui nous en rebattent les oreilles n'ont de toute évidence pas lu Balzac ou rien compris au sens de son oeuvre. Le cynisme de Rastignac n'intéresse plus Balzac : son personnage a perdu toute singularité. Ceux qui tiennent fermes sur leurs principes, par ailleurs, n'ont aucune préoccupation de gloire et fuient la lumière. Pensons au Cénacle de D'arthez dans Illusions perdues qui dit au plus près l'idéal de Balzac.
Très simplement, donc, en bon héros balzacien frais émoulu du romantisme, Rastignac a des illusions et une âme chevaleresquement généreuse qui le fait veiller sur Goriot agonisant. Toutefois, au constat de l'extinction de ce monde, il rallie le cynisme généralisé non sans avoir enterré ses aspirations de jeunesse. Macron, lui, n'a jamais eu aucune illusion. Pour lui, Goriot fait partie des gens "qui ne sont rien". Il n'a en vérité que bien peu à voir avec Eugène de Rastignac.

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"Cependant, au moment où le corps fut placé dans le corbillard, deux voitures armoriées, mais vides, celle du comte de Restaud et celle du baron de Nucingen, se présentèrent et suivirent le convoi jusqu'au Père-Lachaise. A six heures, le corps du père Goriot fut descendu dans sa fosse, autour de laquelle étaient les gens de ses filles, qui disparurent avec le clergé aussitôt que fut dite la courte prière due au bonhomme pour l'argent de l'étudiant. Quand les deux fossoyeurs eurent jeté quelques pelletées de terre sur la bière pour la cacher, ils se relevèrent, et l'un d'eux, s'adressant à Rastignac, lui demanda leur pourboire. Eugène fouilla dans sa poche et n'y trouva rien, il fut forcé d'emprunter vingt sous à Christophe. Ce fait, si léger en lui-même, détermina chez Rastignac un accès d'horrible tristesse. Le jour tombait, un humide crépuscule agaçait les nerfs, il regarda la tombe et y ensevelit sa dernière larme de jeune homme, cette larme arrachée par les saintes émotions d'un coeur pur, une de ces larmes qui, de la terre où elles tombent, rejaillissent jusque dans les cieux. Il se croisa les bras, contempla les nuages, et, le voyant ainsi, Christophe le quitta.
Rastignac, resté seul, fit quelques pas vers le haut du cimetière et vit Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine où commençaient à briller les lumières. Ses yeux s'attachèrent presque avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides, là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer. Il lança sur cette ruche bourdonnante un regard qui semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses: "A nous deux maintenant!"
Et pour premier acte du défi qu'il portait à la Société, Rastignac alla dîner chez madame de Nucingen."

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Je dédie ce texte à mes élèves du Lycée Utrillo de Stains (93). J'ai tant de fois étudié ce roman en classe. Je pense à eux, à leurs familles, à leurs amis ainsi qu'aux émeutiers de 2005 en ces temps où la Seine-Saint-Denis subit de plein fouet la pandémie et, surtout, le mépris raciste de l'Etat.

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