Notes sur la France et la guerre aujourd'hui

J'héberge et donne à lire sur mon blog ce texte d'une amie - Catherine Hass - anthropologue. Ce texte, me semble-t-il, prend au sérieux les situations nationale et internationale, jalon essentiel pour faire face à ce qui nous arrive, à tous et à travers le monde.

« C’est la guerre »

Penser la guerre, prescrire la paix

Notes sur la France et la guerre aujourd’hui

 

C’est la guerre [1] : La guerre comme décision de politique intérieure

Après Charlie et l’Hyper Cacher, après les attentats de Paris et de Bruxelles, Hollande et Valls ont déclaré que nous étions en guerre, que c’était la guerre. Affirmation d’une martialité sans ombrage, la déclaration « nous sommes en guerre » ne permet pourtant pas de savoir ce qui est entendu, ici, par guerre ou encore qui désigne ce nous (La France ? Les Européens ? Les démocraties libérales ? Une communauté de valeurs ?). Que le schéma antagonique nous soit connu (guerre contre le djihadisme, la barbarie) ne nous éclaire pas davantage. Tout ce que nous savons, c’est que, parce qu’en guerre, « nous devons prendre des mesures exceptionnelles, nous agirons, nous frapperons cet ennemi pour le détruire en France, en Europe, en Syrie, en Irak. » Il y aura donc opérations militaires à l’extérieur et politique de police à l’intérieur sans pour autant que nous sachions ce qui ici fait guerre : Est-ce la guerre parce que nous la déclarons ou bien, au contraire, parce qu’on nous l’a déclarée ? S’il y a guerre, quel est son but ? Les attentats se confondent-ils ici avec la guerre ?

Il y a guerre et cependant, il est impossible de savoir quand cette dernière a commencé. À l’intérieur, les dispositifs législatifs et policiers antiterroristes précèdent largement janvier 2015. À l’extérieur, la France a rejoint la coalition internationale contre l’État islamique dès septembre 2014. Ce qui permet à Valls de dire qu’il y a guerre après le 13 novembre,  au-delà  des « mesures exceptionnelles » déjà à l’œuvre, ce sera donc : l’État d’urgence, feu la réforme de la constitution avec la déchéance de nationalité et la constitutionnalisation de l’État d’urgence, la réforme pénale, les frappes de la France sur la Syrie.

Ce que Valls et Hollande entendent principalement par guerre ne peut donc s’entendre qu’à partir de dispositifs politiques se concentrant sur le territoire national et visant la population nationale sans que, dans la majorité des cas, le moindre lien avec des actions terroristes puisse être établi : les 3200 perquisitions effectuées dans le cadre de l’État d’urgence ont conduit à une seule et unique mise en examen pour terrorisme (février 2016). En d’autres termes, l’essentiel de cette guerre a lieu en France, relève de la politique intérieure et se fonde sur une institutionnalisation de l’exception juridique et policière. La guerre de Valls n’est pas l’occurrence d’une scansion particulière mais la continuation d’une même politique par les mêmes moyens. En toute logique, c’était déjà un peu la guerre.

Cette conception de la guerre n’est pas sans lien avec le « but » qui lui est assigné, à savoir, toujours selon Valls, défendre « notre société, notre civilisation, nos valeurs » et non pas uniquement tout mettre en œuvre pour prévenir d’autres assassinats de masse sur la base des seuls moyens policiers, renseignement et contre-terrorisme. Parce qu’il s’agit de défendre « notre société», le front de guerre relève d’un registre subjectif mobilisé au travers d’un ethos français dont la déchéance de la nationalité avait la charge en sanctionnant ce qu’est être français à partir d’une communauté de valeurs édictées par le seul État : pour l’État, être français relève d’une subjectivité, d’une morale démocratique, d’une éthique civilisationnelle. Si, au contraire, le but est la prévention des assassinats, c’est la mobilisation du seul registre policier. Si ce dernier registre n’a pas, en France, suffit, c’est que « la défense de notre civilisation » se soutient de la thèse de l’ennemi intérieur, un ennemi aussi vaste que le serait son adhésion subjective à l’État islamique.

L’un des buts de cette guerre peut donc se dire ainsi : traquer les subjectivités, faire la guerre aux états d’esprit. C’est à ce titre que des enfants de 8 et 10 ans ont été convoqués au commissariat pour « apologie de terrorisme » l’an dernier, à ce titre aussi que des collégiens, pour n’avoir pas respecté la minute de silence après Charlie au profit de murmures dissidents d’adolescents, firent l’objet de l’ire du gouvernement. Non seulement le statut d’enfant, de non adulte, leur était dénié, mais l’espace discursif que sont l’école et la classe devenaient un espace normatif, voire pénal : la parole valaient acte. Le rôle des professeurs était mis à mal si ceux-ci ne se transformaient pas en chasseurs de djihadistes mais faisaient leur boulot auprès de leurs élèves, c'est-à-dire, leur parlaient, leur expliquaient, les rassuraient, débattaient. La guerre contre les subjectivations, c’était, par exemple, proscrire, au nom de la liberté d’expression, la possibilité de qualifier les fameuses caricatures du prophète de répugnantes ou encore de se risquer à dire « Je ne suis pas Charlie » et ainsi commettre un attentat moral.

Valls montra il y a peu l’étendue de son mépris et le peu de cas qu’il fait de l’enseignement en affirmant, à propos des terroristes, que : « Expliquer, c’est déjà excuser» : pendant la guerre, on n’explique pas, on combat l’ennemi qui, ici, est ennemi intérieur. Ce faisant, il affirme qu’il n’est nullement comptable de la jeunesse de ce pays, qu’il n’est garant d’aucun avenir à son endroit et qu’il n’a pas à s’expliquer. Pourquoi nombre de jeunes pensent-ils l’avenir avec Daech et non en France n’est pas une question que le premier ministre de la France estime devoir se poser. Il est, notamment pour la jeunesse populaire, uniquement comptable des coups, de matraque, de poings, de genoux, comme on l’a vu, à Paris, devant le lycée Bergson où des flics masqués, spectres de la police de Papon, se sont mis, tels des skins avinés, à cogner, sans raison aucune et au hasard, sur des adolescents rassemblés devant leur lycée. Généralisation de ce qui n’avait lieu, jusqu’ici, qu’en banlieue. Le compte qu’il a avec la jeunesse populaire ne porte pas sur l’éducation, la formation, intellectuelle ou manuelle, le travail ou l’emploi, mais relève du rapport de police. Lors de son élection, Hollande avait fait de la finance son ennemi et de la jeunesse, son amie. « C’est la guerre » manifeste l’inverse : non seulement la jeunesse, quelle qu’elle soit, n’est plus un paradigme des politiques publiques depuis un bail mais, pour la plus exposée (jeunes des quartiers, roms, mineurs isolés), seul le paradigme sécuritaire s’expérimente et s’applique.

C’est à l’aune de cette guerre intérieure qu’il faut considérer feu la déchéance de nationalité dans le spectre des « réponses » aux attentats. Cette disposition ne considérait pas les terroristes à partir de leurs crimes en terme pénal mais à partir d’un statut d’ennemi national ayant commis un crime national. Pour l’État, les terroristes ne visent pas la France en tant qu’État et politique mais en tant que mode de vie identifié à des valeurs : celles, de démocratie, de vie, de liberté, de fête, de laïcité (ce que contient le mot France, la façon dont l’État s’en empare mériterait examen). Si être français relève d’une subjectivation, d’une culture, le mot France tel que l’État le mobilise aussi et cette dernière est nouvelle. Plus morale et normative, elle n’est pas exactement celle du FN qui, lui, fait fond sur un nationalisme historique pleinement identitaire.

La déchéance de nationalité, qui entendait constitutionaliser la fin du droit de la nationalité pour en faire un contrat moral, était présentée par le gouvernement comme le point d’orgue de l’unité nationale après le 13 novembre. Et lorsque Hollande l’a suspendue, il l’a fait afin, dit-il, d’éviter « les divisions et les surenchères ». Il y avait là une geste digne de Carl Schmitt : une décision hautement clivante était pensée aux fins d’une unité de la nation tandis que la politique étatique s’éprouvait dans sa capacité à la discrimination des amis et des ennemis. Son abandon, dont on ne peut que se réjouir, atteste de l’opportunisme politique du gouvernement. Mais les aventuriers de la reconstitutionnalisation n’ont sans doute pas dit leur dernier mot tant que cette détestable conception de la nation dont il faut se départir sera à l’œuvre.

La guerre de Valls et Hollande c’est prioritairement une stratégie absolument délétère de stigmatisation et de tension civile. C’est la guerre parce qu’ils en ont décidé ainsi et non parce qu’elle s’impose au pays. C’est la guerre parce qu’ils la font, Valls ne cessant de démultiplier ses ennemis(réfugiés, roms, lycéens, étudiants, jeunes de banlieue, salariés, femmes voilées, manifestants, etc.). Ce bellicisme d’État se dote de son mot d’ordre sécuritaire : « Police pour tous » puisque, comme la violence de la répression des mobilisations contre la loi el Khomri l’a montré, vieux, jeunes, enfants, peuvent être cible, il suffit d’être contre et d’être là. Lorsque l’État n’est plus l’État du peuple entier, il est l’État contre le peuple entier et, de plus en plus, État de police.

 

C’est la guerre [2] : lorsque l’État nomme paix ce qui est guerre

            L’omniprésence du registre guerrier coexiste pourtant aux côtés d’un déni particulier de la guerre. Les deux occurrences attestant de guerres effectives que sont l’exode des populations venues de Syrie, d’Irak, d’ailleurs et fuyant la mort d’une part, le traitement des attentats de ces derniers mois d’autre part, ne sont pas articulées au premier c’est la guerre mais traitées par une déliaison ou comme sans rapport avec elle.

S’il est si difficile de démêler ce qui fait guerre aujourd’hui en France, c’est, outre les déclarations de Valls et Hollande, le fait que l’État français fasse la guerre (Irak, Syrie, Mali) sans être en guerre sur son territoire mais tout en étant affectée par elle. Le traitement du 13 novembre en rend compte. En effet, si le 13 novembre ne peut être qualifié de guerre, - une guerre s’éprouvant notamment dans sa durée -, la terreur et l’assassinat, sans être un but ou une fin de la guerre, même dans le nazisme, peuvent être un objectif. Cet objectif donne lieu à des « failles de guerre » dans la paix, des moments et des scènes de guerre littérales et non par analogie, comme à Lahore, Ankara, Tunis, Beyrouth, Bagdad.

Et pourtant, le c’est la guerre de Valls et Hollande ne le désigne pas puisqu’ils nous disent, au contraire, que « c’est la paix », que quelque chose comme une exception occidentale de vie, jeune et avec avenir de surcroît, a été lâchement assassinée. Ce qui s’énonce en substance, c’est précisément que nous sommes en paix et que nous n’allons pas les laisser nous faire la guerre. Lorsque les causes de ces attentats sont évoquées, il n’est jamais fait mention de la participation de la France à la coalition internationale, la cause principale étant traitée en terme de pathologie criminelle dont la nosographie n’identifie qu’un seul symptôme : la radicalisation. Radicalisation de l’Islam ou islamisation de la radicalité, la radicalisation agit comme opérateur unique pour rationaliser les agissements, proscrivant de la sorte toute analytique politique. La pathologie peut même se soigner à l’aide de cures de déradicalisation, comme dans la prison américaine de Bucca en Irak où l’on administra le traitement à al Baghdadi, le patron du califat, avec le succès que l’on sait. La pathologie pour tout potage permet de ne pas « expliquer », c'est-à-dire, ici, de penser : elle interdit de considérer les terroristes comme des ennemis politiques agissant en conscience, par conviction religieuse ou politique, par opportunité criminelle, existentielle ou autre. Ils ne sont pas considérés comme agissant conformément à des procédures de guerre, comme les soldats du Califat qu’ils revendiquent être, mais comme des fanatiques sous hypnose djhadiste et takfiriste, un peu comme si les nazis avaient été sous hypnose. Ils seraient hors la guerre alors que deux des termes de l’antagonisme, outre ceux de mécréant ou de croisés, sont bien ceux de civils et de Français : depuis 2014 et l’entrée en guerre de la France, l’État islamique demande explicitement que la France soit frappée : c’est civils contre civils, marché contre salle de spectacle. Que la participation de la France aux bombardements ne soit pas le seul motif (la Tunisie, durement touchée, n’est d’aucune coalition, le musée Juif de Bruxelles fut pris pour cible bien avant) ne justifie pas que ce motif soit évincé. Il y a, à l’endroit de l’État islamique, un déni d’ennemi politique qui est déni de sa rationalité et interdit toute pensée politique de la guerre.

C’est parce que les attentats sont entièrement détachés de la guerre qu’ils peuvent être l’objet d’une axiologie et d’une ontologie dont le mimétisme rituel est allé de Paris à Bruxelles. Des vies innocentes, bonnes, au seuil de l’existence, ont été décimées et l’on célèbre un « moi de paix » contre un « moi barbare » et mortifère. Pour faire face à ces assassinats, drames intimes et nationaux, on ne propose pas de réfléchir à la guerre mais on organise des « marches contre la peur » avec une injonction à la résistance et ce, sans jamais questionner la vacuité de cette proposition, ni y intégrer le fait que oui, la France est en guerre et qu’on ne lui fait pas la guerre uniquement pour aller au paradis. L’État islamique doit être pensé dans sa modernité politique et non comme un son et lumière criminel. Il doit être pensé à partir de la figure de cet État religieux pré-national qu’il revendique et n’ayant de consistance que par la guerre, une guerre à mort contre tous ceux qui ne sont pas lui, la démultiplication et l’extermination de ses ennemis attestant de sa dimension eschatologique et impériale.L’État Islamique frappe la France parce qu’il est en guerre : il frappe ses ennemis dont les noms sont idolâtres, mécréants, apostats, croisés, Français mais aussi chiites, sunnites ou homosexuels. Il pense également son statut d’État et l’affirme comme clôture, rupture et opposition d’avec tous les modèles antérieurs : il ne sera pas, dit-il, l’État de Robespierre, de Napoléon, ou d’ErnestRenan mais parachèvera, en les subsumant à la Parole révélée,le nationalisme, le baathisme, le communisme et le panarabisme. L’État islamique est donc loin du seul pathologique, à l’égal de ceux qui décident de les rejoindre. Nous ne faisons pas face à l’État islamique comme ennemi politique, nous ne réfléchissons pas, ni ne prenons la mesure, de la nouvelle forme de guerre qu’il déploie.

Cette dénégation du lien entre les attentats et la guerre menée par la France vient également de ce que la guerre n’est plus, notamment depuis Sarkozy et son intervention en Lybie en 2012, une affaire nationale débattue - la dernière guerre ayant mobilisé largement l’opinion publique étant celle d’Irak, en 2003 -. Cette pratique à des effets : elle rend obscures, en Syrie ou en Lybie, les perspectives stratégiques et politiques de la France et interdit, par conséquent, de prendre position. Dans un État que je dirais post-parlementaire tant le parlementarisme est devenu sans consistance politique, la décision de guerre est séparée du peuple, la nation n’étant plus convoquée. Catégorie déhistoricisée, la guerre est devenu pure décision. Nous avons affaire à un hyper étatisme en ce que la décision est endogène à l’État lui-même. Pas d’entrée en déshérence de l’État mais son renforcement, autoritaire. Renforcement qui ne peut procéder que de manière sécuritaire parce que, sans principe, l’État devient instable, velléitaire, dangereux et jouant au coup par coup, comme l’illustre la déchéance abandonnée après des mois aussi vains que coûteux, de débats, de clivages, de tensions. Le mot d’ordre « vos guerres, nos morts » lancé après le Bataclan sonne assez juste si l’on considère que la guerre est effectivement celle de l’État, une guerre d’État sans nation, les morts étant, eux, ceux de la nation, les civils. Guerre et paix ne sont plus des termes du débat politique national. C’est la guerre et pourtant jamais ni la guerre ni la paix n’auront été si peu débattues.

Outre les attentats, l’autre occurrence qui atteste bien qu’il y a guerre, c’est l’exode ininterrompu de réfugiés sur les routes d’Europe et de France. Supérieur, en nombre, aux réfugiés de la Seconde guerre mondiale, la France maintient son train de vie de temps de paix et se refuse à tout disposition d’exception pour les accueillir. En septembre 2015, elle commence par restreindre son droit d’asile, Hollande acceptant d’admettre un peu plus de 24.000 réfugiés sur deux ans c'est-à-dire, bien peu à l’échelon du pays. La France a entonné le refrain Suisse de la Seconde Guerre mondiale : « la barque est pleine ». Ce c’est la guerre là n’est donc pas opérant pour la protection et l’accueil des réfugiés, il ne l’est que pour leur persécution. Car, de Calais à Ankara en passant par Berlin, c’est bien de moyens exceptionnels de persécution, juridiques (suspension du droit d’asile) et policiers (expulsion collective), qui sont mis en place pour les pourchasser. L’accord ignominieux signé en mars dernier, sur un coin de table germano-turc et ratifié par une Europe de pure puissance, consiste à vendre à Ankara, pour six milliards d’euros et une place en Europe, les réfugiés ayant traversé la Turquie après y avoir été reconduits manu militari. Guerre donc que l’Europe transformée en machine infernale contre des réfugiés qui, pour éviter d’être vendu à la Turquie, vont accroître les prises de risques pour trouver un autre chemin, à moins qu’ils ne finissent par mourir sur place. L’Europe n’estime pas que chacun a le droit à sa propre vie.

 

La guerre à la paix

Dans cette guerre dans la guerre menée notamment contre les réfugiés à Calais, l’État français fait preuve d’un cynisme criminel. Face à lui, mais pas contre lui, nombreux sont ceux qui s’organisent à Calais, mais aussi à Paris, à Grande Synthe, en Grèce, en Italie, auprès des gens et pour les gens. Les militants ne demandant plus rien à l’État, ils savent que cette ère de l’adresse à l’État est close comme le manifeste notamment Nuit Debout. Ils s’organisent eux-mêmes en réussissant à faire exister des espaces de paix possibles, à rendre la vie vivable en créant abris, maisons, bibliothèques, centres d’aide juridique, écoles, cinémas, en offrant des soins, etc. Or, on le sait, ces espaces et les formes de vie qu’ils accueillent sont systématiquement détruits, rasés, brûlés comme si ce que pouvait faire exister les gens, dans un espace de paix et de possible, l’État ne le supportait pas. Il faut ajouter la persécution au dénuement. Non seulement l’État n’a aucun principe mais il ne supporte pas ceux qui en ont et les tiennent. Ainsi, la guerre livrée aux réfugiés, hommes, femmes et enfants confondus est pure décision et sa gratuité acharnée se voit jusque dans les détails : durant l’hiver, les CRS entouraient les réfugiés place de la République et tous les soirs, la négociation était la même : pouvoir dormir sur la place en gardant une bâche de protection. Tous les soirs, la négociation finissait de la même manière : vous pouvez dormir sur place, mais sans la bâche. Aujourd’hui, ce sont les gens qui ont en charge la paix, et non l’État.

 

Penser la guerre, prescrire la paix

La France n’est pas en guerre intérieure et c’est pourtant bien ce que Valls affirme. Si le gouvernement continue ainsi, nous l’auront notre guerre civile, par grandes ou petites touches, comme ces ratonnades et incendies de foyers de réfugiés perpétrés par des fascistes identitaires dans le Nord de la France. Contre cette catégorisation obsidionale du peuple, ce processus d’étatisation de la société où l’État énonce qui fait peuple et qui ne fait pas peuple, qui sont les amis et qui sont les ennemis, il faut opposer un principe de compte autre affirmant que le peuple ne vaut que comme peuple entier. Si le gouvernement veut la guerre intérieure, il faut lui opposer des principes et une politique de paix, de paix civile, en exigeant, par exemple, l'arrêt de sa politique de persécution à l’endroit des réfugiés pour une politique de protection et d’asile, en suspendant les débats sur l’Islam ou la laïcité identitaire et punitive qui met le feu à tout ce qu’elle touche depuis plus de 10 ans, en récusant les termes de ghetto et d’apartheid pour parler des banlieues populaires, parce que les gens des quartiers les refusent, parce qu’ils cherchent à poser en exception une partie des gens de ce pays. Et si certains considèrent Coulibaly comme un héros et Mohamed Merah comme un innocent, il faut savoir pourquoi et donc parler avec eux.

Tandis qu’il faut combattre cette première conception de la guerre, il faut réfléchir à la guerre telle que la France la mène à l’extérieur et telle qu’elle la subit à l’intérieur. Des attentats aux réfugiés, nous devons nous départir d’un rapport historique et révolu à la guerre afin de trouver les termes d’un rapport politique et contemporain. Considérer l’État islamique comme un ennemi politique doté d’un projet politique, et non comme une hydre maléfique, en constitue le premier temps nécessaire. Les opérations militaires de l’État français doivent être débattues tandis que les opérations anti-terroristes doivent être circonscrites au seul registre du renseignement et du contre terrorisme, ce qui, aux dires des spécialistes de la question, ne peut la rendre que plus efficace. Conjoindre politique intérieure, conception de la nation et lutte antiterroriste est aussi dangereux que détestable et ne peut mener qu’à la guerre intérieure.

Que l’État ne soit plus organisateur ne signifie par que son ère soit close : il faut le réfléchir mais surtout penser et prescrire, à partir de mots et de catégories autres et nouveaux, la figure de la nation, de la jeunesse, du peuple, du pays, de la paix. Parce que ce sont les gens qui ont en charge la paix et non l’État, il faut le faire avec les gens, avec la jeunesse d’où qu’elle vienne, avec les ouvriers, avec les professeurs, avec les femmes voilées et pas voilées, avec les roms, avec les réfugiés, avec tous ceux qui le veulent puisque, n’en déplaisent à Valls, les gens ne veulent pas tous la guerre et ne sont pas tous lepénistes.


Catherine Hass (Avril 2016)

 

 

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