Une erreur politique majeure dont il faut espérer qu'on puisse encore sortir

Je renvoie pour commencer au dernier texte du blog de Frédéric Lordon sur le site web du Monde diplomatique, texte qui pointe, à mon avis, les erreurs lourdes de la gauche anticapitaliste (terme que je préfère à celui de "gauche radicale") et ce depuis des années sur la question de l'Union Européenne, de l'euro et, partant, de la démocratie et de la souveraineté (pour l'instant, sans adjectif).

Je renvoie pour commencer au dernier texte du blog de Frédéric Lordon sur le site web du Monde diplomatique, texte qui pointe, à mon avis, les erreurs lourdes de la gauche anticapitaliste (terme que je préfère à celui de "gauche radicale") et ce depuis des années sur la question de l'Union Européenne, de l'euro et, partant, de la démocratie et de la souveraineté (pour l'instant, sans adjectif). Ce texte, le voici : http://blog.mondediplo.net/2015-07-18-La-gauche-et-l-euro-liquider-reconstruire#nb17.

Le point que soulève Frédéric Lordon n'est chez lui pas nouveau. Cela lui a valu parfois d'être catalogué "chauvin" par l'extrême gauche alors que pourtant, il ne faisait que pointer des positions politiques faibles puisque engluées dans une morale "internationaliste" de bon aloi car terrorisées par un Front national qui, de fait, s'est accaparé le nom de "patriote" sans que personne ne trouve rien à y redire.

Il est fort inquiétant, et peut-être trop tard pour renverser la vapeur, de constater que sur la question de l'UE désormais défardée, seule la droite réactionnaire et/ou néo-pétainiste (celle qui ne fera rien, comme à son habitude, rappelle très justement Lordon, sinon se coucher comme cela a toujours été sa ligne) tient un discours audible et eurosceptique. Cela fait frémir mais cela est vrai : les Philippot et autres Dupont-Aignan dénoncent, sur une posture certes chauvine, raciste et cocardière, la politique d'austérité de l'UE mais aussi la perte de souveraineté de la Grèce, désormais administrée depuis Bruxelles comme une colonie par sa métropole.

Souveraineté... Le mot interdit, le mot maudit est lâché. Mais Frédéric Lordon qui, lui, fait de la politique ne s'embarrasse pas de piètre morale et l'utilise, à l'inverse de toute l'extrême gauche (à l'exception notable, et cela sonne ironiquement ces jours-ci, du courant dit "lambertiste" dont l'actuel POI en crise est l'organisation). Pourquoi ce mot de "souveraineté" est-il devenu imprononçable du côté gauche ? Pourquoi donc le souverainisme, néologisme postgaulliste étrange, a-t-il interdit à la gauche révolutionnaire de parler du pays et de la souveraineté de son peuple (lequel, entendons-nous bien, désigne tous ceux et toutes celles qui vivent sur son territoire) ? Parce que cela, et ici intervient une morale mortifère, risquait de nous ramener sur les rives des souveraino-gaullistes voire du Front national. Dès lors, la question était réglée, la gauche rouge laisserait de telles idées ou de tels mots sous le tapis, sans même chercher à les redéfinir et à les faire siens, et se contenterait d'imprécations pathétiques en faveur de "l'Europe sociale", d'une "autre Europe" (mais tout cela, toujours au sein de l'UE) tandis que l'euroscepticisme, en France en tout cas, ne serait plus l'apanage que de la droite extrême et de l'extrême droite.

C'est Séguin, qui quoi qu'on en pense n'était pas d'extrême droite, qui parla de "Munich social" à propos de Maastricht. C'est encore lui qui se référa à la Révolution française à l'Assemblée nationale en demandant - en 1992 et avant le référendum gagné de justesse par la bourgeoisie eurocrate - l'irrecevabilité du traité tandis que le PCF, égaré entre l'ancien - perdu avec la dislocation du camp "socialiste" - et le nouveau, encore plus lamentable (devenir le fidèle toutou du Parti "socialiste"), après avoir fait une campagne pour le coup gaullo-communiste contre Maastricht puis contre l'euro allait opter pour des inepties inodores et incolores genre "Bouge l'Europe !", etc.

Depuis lors, il a été comme interdit pour les raisons précisées précédemment d'opter pour une ligne anti-UE. Il fallait à chaque fois composer avec ce monstre parce que celui-ci avait réussi à imposer l'idée qu'il était l'avenir, qu'il faisait tomber les frontières (comme ont pu le voir les réfugié.e.s d'Afrique...) et que donc, l'internationalisme était de son côté. On a donc eu droit à mille contorsions, bien que comme disent les vieux staliniens du PRCF (ils n'ont pas raison sur tout, tant s'en faut, mais sur ce point, il faut reconnaître qu'ils tapent juste) : "L'Europe sociale, c'est du pipeau !"

Les événements récents en Grèce mettent la gauche qui défend un socialisme marxiste pour notre temps devant ses graves erreurs. Au nom de l'internationalisme, on a laissé l'UE et les bourgeoisies européennes nous présenter par exemple Erasmus, programme d'échange pour étudiant.e.s friqué.e.s, comme le nec plus ultra d'un espace libre et sans frontières auxquel, forcément, ne pouvaient être étrangers que de vieux cons has beens archaïques et chauvins, variante des ouvriers rendus invisibles par la modernité eurocrate et tapiste d'un Parti socialiste qui en réalité rêvait, sous la houlette de Mitterrand, d'être le Thatcher de la France. Ce faisant, l'ouvrière Hénin-Beaumont fut offerte au Front "national".

Rien n'a donc été clairement énoncé contre l'euro qui a appauvri des millions de gens de façon plus ou moins dramatique. Rien n'a été dit contre l'internationalisme, en vérité bourgeois et patronal, d'une UE qui, dans les annexes du Traité constitutionnel, prévoyait de fermer telle ou telle usine en Pologne ou en République tchèque. La question nationale - du pays et de sa souveraineté - a été laissée en pâture à des réactionnaires voire des néo-pétainistes qui, en vérité, usurpent le nom de patriote puisque à l'époque où les FTP-MOI du Groupe Manouchian défendaient ce pays, les ancêtres du FN se vautraient dans la Collaboration.

Il faut donc parler du pays et de la question de la souveraineté. Il faut en parler en prenant le contrepied du discours parlementaire consensuel dominant. Car quelle est la politique de l'Etat français depuis des décennies ? On pourrait la résumer en prenant deux faits récents : la police casquée allant frapper et asperger de lacrymos les réfugié.e.s de Pajol pour les remettre à la rue d'un côté et, de l'autre, le refus immédiat du Chef de l'Etat d'accueillir Julian Assange, histoire de ne pas froisser les Etats-Unis. La souveraineté étatique est une souveraineté bourgeoise qui est donc forte avec les faibles et les humbles (ceux dont Hollande dit qu'ils sont fragiles alors que lui-même serait bien incapable de traverser comme eux la Méditerranée) et soumise aux forts (c'est par ailleurs une caractéristique opiniâtre du PS, de l'Union sacrée à l'Acte unique de Mitterrand en passant par les pleins pouvoirs à Pétain et les sinistres Mollet et Lacoste). Il faut lui opposer une souveraineté populaire, une souveraineté où un compte pour un sur le territoire national et ce, indépendamment de sa nationalité, de sa couleur et de ce en quoi il croit (ou pas), mais une souveraineté réelle qui porte une politique indépendante, notamment de celles des ultralibéraux de l'Union européenne. Il faut aussi lui opposer une souveraineté internationaliste, qui exige également que cessent les interventions militaires françaises à travers le monde ainsi que la sinistre Françafrique au nom, précisément, du droit universel à l'indépendance nationale (et des peuples à disposer d'eux-mêmes). Ce serait au fond l'héritage retrouvé du "grand comité de Salut public" auxquel appartenaient Robespierre, Saint-Just et Couthon.

 

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