La poésie et la politique ont à mes yeux toujours fait un. Cette idée peut sembler terrible puisqu’elle évoque malgré moi celle de Brasillach comparant le fascisme à la poésie. Elle ne m’a néanmoins jamais quitté.
Pour être tout à fait exact, ce qui fait écho à Brasillach est aussi ce qui m’en sépare radicalement, de façon antagonique. La poésie, aussi loin que je me souvienne, a toujours été pour moi la promesse du communisme. Brasillach, que je ne désire évidemment pas lire ni fréquenter plus que cela, fut adepte d’une poésie négative et pure à la fois ; il fut avec d’autres, comme le Giraudoux d’Electre, le chantre d’une éradication froide doublée d’un culte mortifère pour une beauté glacée, musculeuse mais sans vie. La poésie de ces gens-là était l’aboutissement de la nostalgie sans passé d’une terre pure et parfaite, ordonnée et géométrique, réglée et encadrée par une police féroce et athlétique.
Ainsi l’espèce de dadaïsme de droite des années 1930 n’était-il une poésie que du fait de l’affichage d’une quête d’absolu dont le terme ultime était l’élimination du monde.
Pour être cependant tout à fait honnête, Brasillach savait très bien qu’à sa poésie fasciste s’opposait l’idéal communiste, poétique lui aussi, de son propre aveu. Le communisme était en mouvement, comme le fascisme, mais au lieu de voir la terre écrasée par un ciel épuré, c’était ici les masses qui, conscientes de leur révolte, s’empareraient des nuages.
Ces deux passions ont été celles du XXème siècle et la grandeur de celui-ci réside dans la victoire de la poésie rouge sur la poésie noire et brune.
Nous étions de ce point de vue des enfants du siècle, plus encore, la dernière génération du siècle dernier. A la différence des Romantiques des années 1810, nous avons vu – j’ai vu ! – les derniers soubresauts de l’Idée victorieuse de 1945 mais, comme eux, notre jeunesse coïncida non avec un éveil mais avec un crépuscule.
La fin de notre enfance - les années 1980 - fut une longue agonie, même si l’affaire était obscure. Le monde d’hier finissait. L’horizon déjà fragile d’alors, maintenu par des gérontes eux-mêmes surmédicamentés, s’écroulait dans une fumée de plâtre.
Nous sommes la dernière génération du XXème siècle, de ceux qui ont vu les défilés militaires du 1er Mai sur la Place Rouge salués par un Brejnev mécanique et rouillé, adepte d’un communisme impérial rutilant de Rolls-Royce. Nous sommes de ceux aussi qui ont vu les dernières larmes naïvement victorieuses d’ouvriers un soir d’élection, crédules quant à la volonté d’un combinard aux canines limées de « changer la vie ».
Que l’on me comprenne bien. L’idée communiste était déjà bien mal en point dans les dernières années du siècle. Pis, chacun sait que c’est aussi la bataille de Stalingrad qui sauva la mise d’un Staline éliminant les vieux révolutionnaires pour s’entourer de valets apeurés et qui, de ce fait, prolongea la légende prolétarienne. Il n’empêche que des millions de gens, ouvriers, intellectuels, paysans humbles croyaient en l’avènement d’une société nouvelle et égalitaire, fût-ce au prix de quelques années terribles. Du reste, de la naissance de la Chine populaire en 1949 à la chute de Saigon en 1975 en passant par la victoire castriste de 1959, quelques événements éclatants continuèrent, dans la seconde moitié du XXème siècle, à alimenter le rêve.
La réalité n’était donc pas en cause, après tout, dans la fin du XXème siècle. Cependant, le communisme avait été une idée inouïe qui, avant d’être accaparée par de nouveaux tsars, avait mobilisé des millions d’êtres convaincus, à la suite de Rimbaud, de la possibilité d’un Noël sur la terre. Aussi, ce que la fin du siècle saccageait avec joie n’était pas tant des dictatures d’opérette que l’idée même de justice et d’égalité et je n'avais, dès lors, aucune raison d'exulter à la chute du Mur de Berlin.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.