Un pays vivant

Rapidement, après les épouvantables tueries perpétrées dans la soirée du vendredi 13 novembre, on a entendu, ici et là, un discours qui, déjà, nous permettrait de sortir la tête de l'eau boueuse dans laquelle, tous et toutes, nous sommes empêtrés, ayant parfois peur alors que, bien sûr, la peur est notre ennemie.

Rapidement, après les épouvantables tueries perpétrées dans la soirée du vendredi 13 novembre, on a entendu, ici et là, un discours qui, déjà, nous permettrait de sortir la tête de l'eau boueuse dans laquelle, tous et toutes, nous sommes empêtrés, ayant parfois peur alors que, bien sûr, la peur est notre ennemie.

Ce discours était tenu par diverses personnes et, notamment, des spécialistes de "l'islamisme" ou du djihadisme comme par exemple Gilles Kepel qui signalait que DAESH avait peut-être fait une erreur avec de tels attentats, pour le coup aveugles, et que, d'ailleurs, Al-Qaïda, toujours selon Gilles Kepel, analysait désormais les attentats du 11 septembre 2001 comme une bourde qui, de fait, avait renforcé la position états-unienne en créant un consensus autour de l'Etat et/ou du pays.

Que DAESH ait fait une erreur ne nous sort pas radicalement des jours sombres que nous vivons mais que ces attentats soient une erreur d'analyse politique permet toutefois de dire quelque chose sur l'état de ce pays, sur l'état de la France, bien malmenée dans nombre de discours réactionnaires-médiatiques ces derniers temps.

La situation n'a rien à voir avec les attentats de janvier dernier car aussi effroyables qu'aient été ces attaques, elles ne constituaient pas, contrairement à ce que disait alors Nicolas Sarkozy, des actes de terrorisme aveugle. La tuerie de Charlie avait donc une cible précise et même la prise d'otage de l'Hypercacher, acte de terreur antisémite, pouvait apparaître comme une importation du conflit israélo-palestinien de la part de jihadistes confondant - mais ils ne sont hélas pas les seuls - juifs et sionistes.

Avec les attentats de vendredi dernier, rien de tout cela. C'est le pays entier et multiculturel qui a été visé, à l'aveugle dans le périmètre choisi mais dans un périmètre choisi, à savoir des quartiers urbains multiculturels, multinationaux et métissés où les histoires de "race" et de "souche" ne soucient personne ou presque. Comme certains l'ont remarqué, malgré la gentrification galopante, l'est parisien comporte encore des îlots populaires et/ou une réelle mixité culturelle et/ou sociale.

Cela, chacun l'a perçu. Tous les enseignants des cités populaires de la périphérie parisienne le constatent. Les jeunes gens des cités qui pouvaient à juste titre refuser d'être Charlie se sentent aussi visés. Nombre d'entre eux, d'ailleurs, sont allés au Stade de France. S'ils y sont allés, c'est pour soutenir la France dont l'équipe de football, de fait, leur ressemble (Alain Finkielkraut la jugeant "Black, black, black"). Certains ont eu très peur ; d'autres - on l'a vu à Montreuil ou à Saint-Denis - ont perdu des proches, des amis, des proches ou des amis d'amis car, comme on le constate aussi, nous sommes tous finalement, dans Paris et autour, reliés par d'invisibles fils qui font fi de toute assignation identitaire.

Au fond, DAESH qui déteste la zone grise (adjectif étrange qui sonne comme un lexique digne de l'OAS), la mondialisation et le cosmopolitisme rêvait d'attiser les haines mais il a, pour l'instant en tout cas, échoué. On peut relever, toutefois et sans aucune intention polémique, que la vision du monde des djihadistes est homogène à celle de nos réactionnaires qui réhabilitent Pétain ou qui désignent les réfugiés comme une cinquième colonne islamiste. Ainsi le faux passeport syrien laissé par un kamikaze fait-il les affaires de Robert Ménard. Le kamikaze de DAESH comme le maire de Béziers rêvent d'une effroyable guerre civile et de sang qui coulerait à flot. Comme le faisait remarquer Marwan Mohammed, DAESH a les mêmes cibles qu'Anders Breivik auquel le vieux Le Pen et Richard Millet, régulièrement invité chez Finkielkraut, trouvaient des justifications.

Ce constat, on ne l'entend pas - ou bien peu - parmi nos parlementaires. Le gouvernement de gauche préfère puiser des "idées" dans tous les partis, FN compris, comme par exemple la déchéance de nationalité pour les bi-nationaux. On croyait s'être débarrassés de Sarkozy en 2012 mais voilà qu'on a W. Bush en 2015 !

On a donc, semble-t-il, un contraste béant entre le pays "réel" et vivant (et non "réel" mais mort de Maurras) et le personnel politique parlementaire qui, peu ou prou, court derrière un Front national qui ne propose qu'un pays fantasmé de souches végétalisées qui réclameraient des droits aristocratiques ancestraux au nom de leurs lignées.

Le pays réel, donc, est tout autre. On le voit peu, de fait, dans les médias qui pensent que seuls les discours d'extrême droite font de l'audience - mais c'est lui que les tueurs de vendredi 13 novembre ont visé. C'est le pays vivant. Le pays-monde contre l'immonde, qu'il soit incarné par DAESH ou la vieille extrême droite relookée.

Ce pays a été dans le viseur mais il est debout. C'est à ce pays que nous devons rester fidèles contre les obsédés de la pulsion de mort.

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