À propos du livre de Sophie Coeuré sur Pierre Pascal.

Dans un livre sur Pierre Pascal, Sophie Coeuré relate la vie d'un traducteur brillant du russe au français de classiques de la littérature mondiale qui épousa la cause bolchévique au nom de son christianisme. Sa trajectoire aurait pu être intéressante mais finalement, on ne voit qu'un homme qui ne comprend pas grand chose à la politique et qui, venu de la réaction, y retourne.

                                              Face à la dictature stalinienne, le totalitarisme nazi demeure un pluralisme relatif. (Pierre Pascal, cité p. 359)

 

Dans sa biographie de Pierre Pascal (recensé ici par Mediapart), Sophie Coeuré évoque un intellectuel normalien de la droite catholique et russisant brillant qui, parti en Russie en 1916 avec la Mission française (militaire), épouse la cause bolchevique dans l'année qui suit Octobre au point de rester sur place et de rompre avec la France en devenant citoyen soviétique.
La trajectoire de Pierre Pascal aurait pu être intéressante dans son enthousiasme probolchevik au nom de sa foi catholique mais force est de constater que sous cet angle, il vaudra mieux continuer à se référer à la réflexion, au cinéma et aux écrits de Pier Paolo Pasolini. En effet, Pascal épouse le bolchevisme jusque dans son aspect répressif, justifiant les exécutions des contre-révolutionnaires (il travaille avec la Tcheka) et les procès douteux et expéditifs (celui des SR en 1922). Très rapidement, toutefois, et notamment - un comble qui dit une incohérence au regard de la suite - du fait de la NEP, il s'éloigne de la construction soviétique du socialisme, devient rapidement anticommuniste et finit en 1933 par rentrer, avec sa femme, en France, aidé par des autorités françaises qui établissent des relations diplomatiques officielles avec l'URSS. Sur quoi reposent ses condamnations du marxisme ou du bolchevisme ? Ce n'est jamais très clair dans le livre (sinon au nom de libertés entravées). Ce qui est limpide, en revanche, c'est que son cercle se compose en partie de gens qui, politiquement, finiront très mal, frayant par exemple avec des fascistes.
De fait, le retournement anticommuniste  ramène notre lecteur de Bossuet à redevenir au moins aussi réactionnaire que son catholique absolutiste fétiche. Ainsi, pendant l'Occupation, Pascal et sa femme, juive, furent-ils sauvés par Paul Marion - transfuge du PC que Pascal a connu en URSS devenu pétainiste et ministre sous Vichy -. Ce point est plus que moyen par les connivences qu'il révèle.
Plus généralement, Pierre Pascal semble n'avoir rien compris à la révolution, au marxisme, au bolchévisme et à la difficulté âpre d'accomplir une transformation sociale radicale et irréversible. En cela, sa trajectoire apparaît limite inintéressante (sans préjuger des qualités éventuelles de son journal de Russie) sinon pour mesurer comment nombre de contempteurs de l'URSS ont relativisé le fascisme et, pire, le nazisme génocidaire. 
De ce point de vue, le passage sur Vichy est un des plus effroyables moments du livre. Car il faut bien le dire : Pierre Pascal est bien plus compréhensif à l'égard de ce régime collaborationniste et fantoche qu'à l'égard du socialisme certes dégénéré. Glaçant. Comme la légèreté avec laquelle l'auteure traite la figure d'Angelo Tasca, renégat du communisme virant cryptofasciste (avec Marion et, même, le proaméricain Souvarinefrayant avec l'ex-collaborateur opportuniste Georges Albertini, ça fait beaucoup).
Très simplement, un parallèle dans le livre illustré par la phrase de Pascal en exergue de ce compte-rendu est détestable, stupide, insupportable et révisionniste. Lorsque l'auteure désigne le Pacte Molotov-Ribbentrop comme une alliance germano-soviétique, c'est tout simplement scandaleux. Cette lecture mensongère doit, en tout état de cause, être au moins étayée au lieu d'être affirmée dans un ouvrage publié dans le pays qui, quand même, acclama Pétain jusqu'en 1944 tandis que 20 millions de Soviétiques se sacrifièrent dans la lutte antinazie. 
Ce n'est pas parce que Staline fut un gangster psychopathologique, qu'on est autorisé à raconter n'importe quoi. Il n'y eut pas d'alliance Hitler/Staline, juste un jeu de dupes politique. Les nazis, du reste, méprisaient les Slaves, qu'ils considéraient comme des sous-hommes (et l'on peut dire de ce point de vue que la victoire de Stalingrad par les peuples de l'URSS fut une victoire indigène contre le suprémacisme nazi). Kissinger lui-même parle d'ailleurs de "coup tactique du siècle" au sujet du pacte de non-agression de l'Union soviétique avec l'Allemagne nazie. Comme toujours, renvoyer le communisme au nazisme n'a d'autre dessein néoconservateur que de désorienter la pensée afin de tresser des lauriers au capitalo-parlementarisme. En attendant, c'est l'URSS qui a terrassé le nazisme, pas la France pleutre et massivement vichyste à l'image de feu le président Mitterrand.
Une fois de plus, le sentier de la critique de l'URSS est escarpé et ce que l'on voit dans cet ouvrage de l'antisoviétisme primaire et sans nuance donne plutôt envie de s'en détourner (sans parler pour Pascal de son amour pour toutes les figures religieuses oppressives les plus rances et les plus rétrogrades - mieux vaut regarder les films d'Eisenstein avec leurs popes sinistres mais moqués). Rappelons d'ailleurs, à propos d'antisoviétiques, que Gide, en 1940, approuva brièvement les pleins pouvoirs à Pétain... Hasard ? Impasse politique ?
Renvoyer dos à dos stalinisme et fascisme (aussi détestable que fût la terreur stalinienne) mais, pis, relativiser le fascisme (et le nazisme) est à tout le moins extrêmement problématique et ne peut que servir une extrême droite bien décidée à relativiser ses crimes.  Factuellement, il y eut des héros staliniens, des staliniens valeureux (Missak Manouchian, Jean-Pierre Timbaud, Danielle Casanova, Henri Krasucki...)  et le stalinisme eut même de grands poètes à travers le monde. C'est qu'il portait malgré tout et en dépit de sa violence d'Etat une idée d'émancipation à l'échelle du monde et pour des millions de gens. En revanche, des nazis du côté de l'émancipation de l'humanité entière, cela n'exista pas et ne peut exister.
En résumé, Pierre Pascal, tala bien réactionnaire (antisémite dans sa jeunesse comme l'atteste sa description de quartiers juifs dans les villes polonaises) mais brillant slaviste russisant, ne comprenait néanmoins rien à la politique, n'en restant qu'à la mystique (hélas) pour reprendre Péguy. 
Parmi ses incohérences, il fut ainsi contre la NEP alors que celle-ci était une libéralisation de l'économie sous direction bolchevique afin d'améliorer la vie du peuple soviétique et rendre l'URSS viable et capable de faire face à l'ennemi capitaliste.
Pierre Pascal apparait donc en définitive comme un homme venu de la Réaction qui a fini... par y retourner !
Victor Serge lui-même - son beau-frère - notait le conservatisme de Pierre Pascal. Tout cela relève, ne serait-ce qu’en creux, le mérite du trotskisme qui tenta de tenir les deux bouts : la critique de l'URSS tout en maintenant l'idéal révolutionnaire sans compromis avec la fange réactionnaire voire fascisante. Trotskisme que Pascal méprisait.


L''étude de l'histoire soviétique, sans laisser dans l'ombre ses drames et autres tragédies, mérite autre chose que le couvercle du concept archiréactionnaire de totalitarisme qui renvoie nazisme, fascisme et communisme à la même enseigne et partant invite à la résignation devant le monde tel qu'il va. Ce raccourci est scandaleux (et Soljenitsyne, que Pascal veillait à faire publier en France, ne fut qu'un tsariste antisémite qui haïssait l'égalité entre les hommes).
La question d'une critique de l'Union soviétique qui ne finirait pas très vite dans les caniveaux de la plus vile réaction reste donc entièrement posée.

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