Parler de Robespierre, encore !, dans la période pourrait sembler comme un cheveu sur la soupe. Et pourtant.

La biographie de Hervé Leuwers vient remettre une fois de plus les pendules à l'heure, après des décennies de légende noire dont l'origine remonte à Thermidor, lorsque Robespierre est arrêté puis exécuté, en juillet 1794. Le tout, en moins de 400 pages et dans un style agréable.

Quel rapport, toutefois, avec aujourd'hui et avec les événements récents et leurs suites qui nourrissent moult débats en divers lieux  ? Précisément, il se trouve que l'Incorruptible était pour la liberté d'expression absolue, absolument pas pourfendeur de la religion et de ses fidèles (il s'opposa notamment à l'ultra gauche hébertiste à propos de la déchristianisation à laquelle il ne souscrivait pas) et ne vénérant pas, à la différence de son disciple autoproclamé Mélenchon, la République qu'il ne fétichisait pas, étant, lui et à l'instar des Lumières, "pour le bonheur et la liberté" - et la démocratie. La liberté n'était du reste pas un vain mot pour l'avocat natif d'Arras qui, avant d'être entrainé dans le tourbillon de la Révolution, était déjà l'avocat du peuple. C'est que la liberté était, pour lui comme pour Rosa Luxemburg, la liberté de l'autre, de celui ou celle qui pense autrement. Il y a donc, chez Robespierre, une dimension authentiquement "libertaire" pourrait-on dire - à l'image de l'article 11 de la Déclaration des droits de l'Homme de 1789. Ce n'est pas le moindre intérêt du livre de Leuwers que de le rappeler.

Mais alors, pourquoi la Terreur (que Robespierre écrivait sans majuscule, rappelle son plus récent biographe) ? C'est là aussi un des intérêts du livre que de rappeler la dimension tragique de la Révolution française, soucieuse de paix, d'instruction pour tous, de bonheur et de liberté mais confrontée à partir de 1792 (presqu'un an après la fuite à Varennes) à des ennemis intérieurs et extérieurs qui menacent la République naissante. 

La terreur fut toutefois plus annoncée que réelle et celui - Barrère - qui la proclamait le plus ostensiblement participa au 9 Thermidor contre Robespierre qui, lui, gracia certains Girondins avec lesquels, pourtant, il avait engagé une lutte à mort. Les ennemis de la Révolution étaient bien réels, aussi bien en Vendée qu'aux frontières, et Leuwers montre bien que l'Incorruptible n'est comparé à Staline ou à Pol Pot que dans les évocations ultra réactionnaires et à tout le moins peu soucieuses de vérité de l'Histoire et de la Révolution. Précisément, d'ailleurs, ce qui opposa Robespierre à l'opportuniste La Fayette réside dans le refus d'une dictature militaire. Le despotisme de la liberté de Robespierre était transitoire.

La dimension tragique de la destinée de Robespierre et de ses compagnons politiques réside dans le fait que ces enfants des Lumières, pétris de grands principes justes et généreux et épris d'égalité, se sont retrouvés entraînés dans un processus politique impitoyable et absolument inédit (à leur époque) avec la volonté de mener au bout la révolution et de fonder une république qui n'a évidemment rien à voir avec la nôtre, absolument étrangère au mot même de vertu.

D'où l'élimination des hébertistes (ultra gauche de l'époque peu soucieuse, de fait, d'une véritable ligne de masse populaire) puis des indulgents autour de Danton et Desmoulins dont certains, parmi les survivants, valideront les craintes de Robespierre quant à leur peu de foi révolutionnaire lors de la réaction thermidorienne.

L'intérêt, donc, de la biographie de Leuwers est de contribuer rigoureusement et efficacement à la réhabilitation d'un révolutionnaire généreux qui fut adulé par le peuple de France (y compris après sa mort comme cela est montré à la toute fin du livre) et dont les forces réactionnaires ont voulu liquider la mémoire, opiniâtrement salie tout au long du XIXème siècle avec, comme pour Patrice Lumumba et Mehdi Ben Barka au XXème siècle, liquidation du corps même du cadavre.

La France a compté peu d'hommes politiques aussi estimables que Robespierre. Dans une période où le pouvoir profite d'événements graves pour en vérité restreindre les libertés publiques et d'expression, la voix de Robespierre mérite toujours d'être entendue. Robespierre qui disait lors de son dernier discours : "Les défenseurs de la liberté ne seront que des proscrits tant que la horde des fripons dominera". Rien n'a changé ; tout reste à faire. 

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