Philippe Val ou les habits neufs et philosémites du pétainisme républicain.

Mon précédent texte ayant été dépublié par Mediapart, je publie celui-là. Le fond est le même. J'y pointe une tribune raciste dont l'énoncé-phare "épuration ethnique à bas bruit" n'est que le pendant, passé au tamis démocratique et républicain, de l'effroyable expression de Renaud Camus qui parle, lui, de "grand remplacement".

Dans une tribune hélas virale, l’ex-directeur de Charlie Hebdo, Philippe Val, dénonce ce qu’il appelle, avec d’autres figures du consensus médiatico-parlementaire français, un « nouvel antisémitisme ». L’expression est singulière et troublante. Pourquoi « nouveau » ? Y aurait-il un antisémitisme acceptable comme celui, par exemple, d’un totem parlementaire comme Raymond Barre qui, en 1980, déplorait que l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic ait tué des « Français innocents » alors qu’il visait des « Israélites » ? Pétain, dont longtemps la tombe fut fleurie par un président de gauche, serait-il donc définitivement absous par la République, République qui a bien failli célébrer très officiellement les 150 ans de Maurras (Le Figaro, qui ne déteste pas Macron, s’est toutefois récemment acquitté de cette tâche) ? Alors quoi ? Pourquoi cette expression étrange de « nouvel antisémitisme » dont on ne comprend pas bien la substance sinon qu’elle vise, exclusivement, à séparer le bon grain pétainiste d’une supposée ivraie islamiste ? En vérité, ne tournons pas autour du pot, c’est bien le dessein de cette tribune que de désigner un nouvel ennemi intérieur. Son nom ? L’Islam et ses fidèles qui menaceraient, comme au bon vieux temps de l’antisémitisme vintage, l’identité nationale de la France et la liberté de ses femmes. C’est du reste le sens de l’expression glaçante « épuration ethnique à bas bruit » qui n’est que le pendant, de gauche et démocratique, de ce que le fasciste Renaud Camus appelle, lui, sans fard « le grand remplacement ». Vision strictement raciale du pays.


Sous couvert, donc, de dénoncer une haine, Philippe Val, tout à son islamophobie mille fois recuite, sonne l’hallali contre une partie des gens de ce pays devenus, depuis des années, la cible du consensus démocratique, laïque et républicain. Il le fait d’une manière particulièrement abjecte puisque par la dénonciation en vogue de « nouvel antisémitisme », il accuse, à l’instar d’un Netanyahu racontant sans rire que c’est le Grand Mufti de Jérusalem qui aurait convaincu Hitler de gazer les juifs, les musulmans ou les Arabes d’être les vecteurs d’un retour (c’est le sens de son adjectif, au fond) de l’éternel antisémitisme. Celui-ci pourtant, passion criminelle de l’Europe dont Auschwitz fut l’aboutissement, n’a rien d’éternel ni d’universel, précisément. Toute haine, aussi effroyable qu’elle soit, peut être lue de façon matérialiste. Ainsi par exemple, celle de Philippe Val, qui fait écho à celle du FN, est postcoloniale, résultat d’un narcissisme impérial brisé par la lutte de libération nationale, victorieuse, du peuple algérien à la fin des années 1950.

L’expression même qui constitue le titre de la tribune ici dénoncée est donc paradoxale. « Nouveau » n’y désigne que les gens censés être les vecteurs dudit « antisémitisme » supposé éternel, ce qui permet, au passage, de dédouaner absolument la République de ses crimes. Nous sommes si bons, dit en néo-conservateur occidentaliste l’ex-directeur de Charlie Hebdo.

C’est toutefois faire litière de l’histoire, de la politique et des oppressions en cours, en France mais ailleurs dans le monde, en Palestine notamment, que de renvoyer à l’incorporation nouvelle d’un antisémitisme de toujours. Renvoyer ainsi à l’antisémitisme toute critique ou légitime détestation de l’Etat et de la politique israéliens est en vérité la dernière cartouche des néo-conservateurs du monde entier dont Val n’est qu’un épigone bête et méchant. Mais cela, disons le aussi clairement que fermement, n’a aucun sens. Pas plus que la dénonciation stupide et dangereuse d’un « racisme anti-blanc » qui passe sous silence que le seul racisme qui opprime et tue parfois est celui de l’Etat et de ses services, bras armés compris.
 L’antisémitisme de l’Etat français s’est mué en philosémitisme après un génocide auquel son personnel politique a participé et après la création de l’État d’Israël qui a mis fin au caractère transnational des juifs du monde entier, exauçant alors un vieux souhait antisémite, en assignant à ce peuple une terre et un site national dont furent, par conséquent, chassés ceux qui y vivaient paisiblement. La Palestine et son peuple ont payé pour les crimes de l’Occident blanc mais cela ne suffit pas à Philippe Val. Celui-ci ne supporte pas la dénonciation de ce crime destiné à laver l’Occident d’un précédent crime et en occidentaliste de choc, il appelle par sa tribune à museler, à tout le moins, celles et ceux qui dénoncent l’infâme politique criminelle israélienne qu'il amalgame à dessein au judaïsme et aux juifs, en général. Le philosémitisme n'est qu'une variante de l'antisémitisme et Lucien Rebatet, ex-collabo qui soutint Israël dans la guerre de 1967, l'a expérimenté avant lui.

C’est donc ça, le « nouvel antisémitisme », un tour de passe-passe aussi éculé que malhonnête qui vise sciemment à discréditer l’antisionisme en le renvoyant à une haine immémoriale des Juifs. Ce point, bien que répandu parmi nos élites, est mensonger, faux et diffamatoire. Il n’y a d’ailleurs que Val, Valls, le CRIF et la horde des signataires pour croire que « les Juifs », cela existe et se livrer à un décompte macabre du nombre de juifs assassinés pour constater qu’il y en a plus que des Arabes. Ah, le bel universel républicain que voilà !



Sauf que cela n’existe pas. Le pays que décrit la tribune consensuelle est un fantasme à visée pogromiste avec désignation d’un ennemi intérieur qu’il faudrait faire taire, intégrer ou chasser au nom d’un bien absolument faisandé qui bombarde les quatre coins de la planète et ne s’émeut guère du calvaire sans fin du peuple palestinien. Si antisémitisme arabe ou musulman il y avait, alors l’affaire Strauss-Kahn aurait été dévastatrice dans les quartiers populaires et Gad Elmaleh, pourtant réactionnaire et sioniste, ne ferait pas un tabac dans les banlieues.

Le texte de Val dénonce une oppression imaginaire, attendu que fondamentalement une oppression comme une épuration ethnique ne peuvent venir que de l’État, pour en justifier une, étatique celle-là et partant réellement dangereuse, ainsi que l’attestent le nombre de signataires et leurs places dans la République française. Toute haine raciale est abjecte ; la consensuelle islamophobie dont Val se fait ici le propagandiste ne fait pas exception à la règle.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.