"Laissez dormir la République !"

La République est un totem parlementaire devant lequel chacun doit s'aligner. Pourtant, la question mérite d'être posée : ce signifiant n'est-il pas vide ou, pire, purement réactionnaire ?

À la fin de 1965, Malraux participe au Palais des Sports à un meeting pour l'élection de De Gaulle à la Présidence de la République. Il y aurait évidemment beaucoup à dire sur ce ralliement de Malraux à l'homme du 18-Juin mais enfin, l'auteur de L'espoir a vu le chef de la Résistance comme il aurait vu la Vierge, une révélation.
Le gaullisme de Malraux n'est pas le sujet. Néanmoins, dans ce discours, on mesure encore l'intérêt de la pensée de Malraux ainsi, surtout, que son rapport à l'Histoire.
En 1965, De Gaulle est opposé à Mitterrand, candidat unique de la gauche, et Malraux, gaulliste de gauche malgré tout (si cela a un sens), est chargé, au Palais des Sports, d'exploser l'opportuniste de toujours, celui que De Gaulle nommait l'Arsouille.
Dans son discours, Malraux parle de la République que, visiblement, Mitterrand défend et, mieux, s'en fait le garant. Celui-ci a-t-il davantage défendu la République que De Gaulle ? Au regard de l'Histoire, rien n'est moins évident. Mais peu importe, encore. De Gaulle, c'est aussi la Françafrique, les barbouzes du SAC, etc.
Ce qui est intéressant, en revanche, c'est à qu'à mille lieues du discours parlementaire actuel qui nous ressert de la République à tout bout de champ, Malraux a cette formule : "Laissez dormir la République", soutenant alors, au moins en creux, que l'épisode républicain est forclos et qu'en vérité, Robespierre avait raison de s'exclamer au 9 Themidor de l'an II qui est aussi le moment de sa chute : "La République est perdue, les brigands triomphent !".
De fait, Malraux a raison et les conséquences de sa formule vont sans doute au-delà même de ce qu'il avait imaginé. Malraux associe la République à l'émancipation, à de réelles avancées sociales et, même, à la liberté. Rien de tout cela, aujourd'hui, n'a lieu et il est frappant de voir que celles et ceux qui n'ont que République à la bouche sont pour la plupart d'entre eux de fieffés réactionnaires qui, particulièrement, soutiennent ad nauseam la police dans ses crimes racistes.
C'est que Malraux a raison. Il faut laisser dormir la République, saisir qu'elle appartient à l'Histoire mais que son usage politique est désormais exclusivement à visée douteuse et antipopulaire.
La République fut une idée et selon les Jacobins robespierristes de 1792-1794, elle était à fonder. C'était même le dessein du gouvernement révolutionnaire de Robespierre et de Saint-Just. Le premier parlait de "despotisme de la liberté" tandis que l'Archange de la Révolution s'exclamait "Le gouvernement est révolutionnaire jusqu'à la paix", c'est à dire jusqu'à la victoire.
De paix, il n'y eut cependant point. Les robespierristes guillotinés, il y eut la Réaction thermidorienne, la Terreur blanche puis le Directoire dont Boissy d'Anglas, défenseur du gouvernement des riches, fut une figure emblématique. Entre le 9 Thermidor et le Directoire qui irait s'échouer dans l'Empire et Bonaparte, la République dont la devise (belle devise, du reste) "Liberté, Égalité, Fraternité" est restée lettre morte, équivalent du communisme dans les régimes socialistes autoritaires. Si la République des droits de l'homme et de la Constitution de 1793 fut du côté du peuple, brandie dans ses insurrections, l'état s'évertua toujours à l'écraser ou à n'en promouvoir qu'une ombre vide.
La République de 92 reste la plus pure tant elle fut une promesse aux yeux des plus pauvres. Lorsque Saint-Just disait "Les malheureux sont les puissances de la terre. Ils ont le droit de parler en maîtres aux gouvernements qui les négligent", il rappelait l'importance du droit à l'insurrection. Comparé à la république actuelle, flicarde et répressive à souhait contre la volonté populaire, il y a de quoi sourire amèrement.
Thermidor mit fin au projet politique égalitaire inouï de la Montagne de Robespierre et de Saint-Just. Dès lors, la république égalitaire jacobine et sa mémoire seront régulièrement combattues par l'Etat tout au long du XIXème siècle. On peut du reste soutenir que l'affrontement entre révolution et réaction jusqu'à la Commune de Paris est consécutif à la seconde phase de la Révolution française (une révolution dans la Révolution). Cette phase, avec l'insurrection victorieuse du 10 août 1792 puis la victoire de Valmy, met à bas la monarchie et proclame la République mais est défaite à partir de l'été 1794.
Demeure donc une République autoritaire qui s'en prit au peuple dès Thermidor et lui tira dessus au cours du siècle suivant. C'est même pour cela que Hugo raconte sa solitude contre Louis-Bonaparte dans Histoire d'un crime. Les ouvriers ne défendront pas une république qui les a fusillés en juin 1848.
Il en est de l'idée républicaine des origines comme du christianisme primitif. Sa dimension radicalement démocratique a été liquidée en plusieurs fois (Juin 1848 puis la Commune de Paris sont les moments les plus frappants) et la confusion, trop répandue, entre la IIIème République et l'incandescence de la politique révolutionnaire pendant la Convention est à désespérer. Pour les robespierristes, "République" et "démocratie" recouvrent un même idéal émancipateur et populaire.
De fait, les politiciens qui n'ont que "République" à la bouche détestent les robespierristes comme ils abhorrent la démocratie, refusant même qu'on donne les noms des Conventionnels à des rues. Au niveau farce le plus éclatant, on a Philippe Val qui doit penser que La République a été amenée avec le Débarquement de 1944 (et non par les méchants Soviétiques, par ex., dont Rousseau serait le père spirituel) mais on a aussi Manuel Valls, en voie de fascisation assez avancée, qui énonce que "la police est profondément républicaine".
Est-il utile, nécessaire ou judicieux de contester le propos de Valls ? Nullement, à mon avis. L'idée de République a été jetée au caniveau dans le sillage, par exemple, de la dépanthéonisation de Marat lors de la Réaction themidorienne (il y a un excellent livre de Mathiez sur ce sujet) et ceux qui l'ont récupérée valent bien ceux qui soutinrent en 1848 le drapeau tricolore contre le drapeau rouge.
La République n'est donc pas qu'un signifiant politique formel. Captive de la réaction capitalo-parlementaire, elle devenue le nom d'une abjection et de la somme des répressions des révoltes logiques. Hélas.
Hélas parce que quand Valls parle de police "profondément républicaine", on ne peut que songer aux Algériens tués et/ou noyés dans la nuit du 17 octobre 1961 et donc donner raison au premier Premier ministre d'extrême droite de la Vème République. Mais c'est ainsi. La police républicaine a aussi raflé en 1942 et transféré les juifs arrêtés au Vel' d'Hiv". Certes, me dira-t-on, ce n'était plus formellement la République. Il n'empêche que c'en était le personnel. Comme c'est la République qui a voté les pleins pouvoirs à Pétain ou les pouvoirs spéciaux à Guy Mollet.
Je ne m'étends pas sur le colonialisme français au nom de la République française car chacun sait, sauf à être malhonnête, que c'est une réalité. Jules Ferry était républicain. Il voulait inculquer son idéal mité dans la tête des indigènes à coups de trique ou d'enfumades. Robespierre, lui, avait pourtant prévenu un siècle auparavant : "Personne n'aime les missionnaires armés".
Malraux a donc raison. La République est dead. Elle n'a même sans doute jamais existé sinon comme une étoile filante, étincelante, qui portait notamment les décrets de Ventôse de Saint-Just, présocialistes selon Mathiez, dont les épris du suffrage censitaire et de l'inégalité n'ont jamais voulu et qu'ils se sont donc acharnés à détruire.

Laissez donc dormir la République ! Elle n'est plus aujourd'hui qu'un signifiant politique bourgeois post-thermidorien. Un signifiant effroyable, raciste et répressif.

Mieux vaut relever la mémoire de Marat.

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