Les temps sont troubles et tout va très vite. L'UE est en crise, son visage défardé est désormais connu de tout le monde et la question de la sortie de l'euro (et de l'UE) n'est plus l'apanage de quelques cinglés nationalistes. De plus en plus d'économistes sérieux pensent sérieusement qu'une rupture avec l'UE et l'euro relève de la décision politique de salut public. Ainsi en est-il, par exemple, de Frédéric Lordon ou de Cédric Durand, auteur avec notamment Stathis Kouvelakis, d'En finir avec l'Europe publié il y a quelques années aux éditions de La Fabrique.

Le sentier est toutefois escarpé et cela demande une vigilance politique ne cédant rien aux principes. Des digues sautent, du côté de courants dont on sait depuis bien longtemps qu'ils sont rances car héritiers de l'infâme social-chauvinisme qui, in fine dans l'histoire, a toujours fini du côté des fauteurs de guerre, des bouchers et en tout état de cause en compagnie de ceux qui détestent les peuples, les pauvres, les humbles et le prolétariat international.

Le chevènementisme est un de ces courants réactionnaires qui, par un tour de passe-passe médiatico-parlementaire, a une réputation "de gauche" et progressiste. Le hic est que nombre de nouveaux membres du Front national nouvelle manière (lâcher Vichy pour mettre le paquet sur l'islamophobie) provient des rangs du chevènementisme. On pense évidemment à Florian Philippot, allumé de la France qui rêve de réconcilier De Gaulle et l'OAS, mais aussi, dans la nuée archi-réactionnaire, à Natacha Polony qui a tant à dire sur l'instruction publique qu'elle n'est plus prof mais préfère parader sur des plateaux télé qui sont un concentré de l'air du temps qu'elle pourfend pourtant... On pense enfin à Jacques Sapir, lui aussi économiste eurosceptique hypermédiatisé, dont on apprend, via une récente interview de lui (ici), qu'il est favorable à un rapprochement avec ce que Jacques Roubaud appelle le "Parti des Ténèbres", à savoir le Front national.

Surprenants, ces ralliements ? Non point ! Ils pourraient, du reste, être sans importance si ce n'est que le courant dont ils proviennent n'est pas anodin dans l'histoire de la Vème République et du parlementarisme français. Chevènement n'est pas le nom de rien dans l'histoire de la gauche française - même si, à chaque fois, il a finalement été le dindon de la farce sur des questions d'ordre économique. Chevènement a été le nom d'un discours et d'une politique extrêmement réactionnaires à l'égard des "étrangers" et s'il déjeune désormais avec un Nicolas Dupont-Aignan dont le parti - DLF - appartient à la majorité municipale biterroise emmenée par le sinistre Robert Ménard, cela n'a rien de surprenant tant, déjà, sous Jospin dont il était ministre de l'Intérieur, sa politique était hostile aux étrangers qu'il refusa de régulariser (tout en tentant, pour amadouer les gogos de gauche sous le charme de Jospin, de faire croire à une régularisation).

Le fond du chevènementisme - et c'est en cela que le ralliement au FN d'un grand nombre de ses militants n'a rien d'étonnant -, c'est une idée raciste et, nécessairement, réactionnaire du pays. Pis, cette "idée" a largement irrigué le consensus parlementaire et l'opinion qui lui est homogène au point que désormais, "la République" (mot dont se délectent les frappés de la nation, de Max Gallo à Régis Debray en passant par Laurent Bouvet ou Jacques Nikonoff) n'est plus que ce qu'en ont fait les nationaux-républicains : un pays qui, au nom de la "laïcité", persécute des femmes parce qu'elles portent un foulard, disserte très sérieusement sur une supposée "insécurité culturelle" qui menacerait notre "vivre-ensemble" et énonce que oui, c'est l'évidence, il y aurait "un problème immigré".

Tel est le legs du chevènementisme (ou de la nébuleuse nationale-républicaine, plus large encore, car de gauche et de droite) qui a rendu possible l'ascension encore résistible du Front national mais qui aussi, comme un boomerang, explique les ralliements chevènementistes à Marine le Pen. Dans le désastre général, les patrouillotes hallucinés se retrouvent et ceux venus de "la gauche" sont prêts à pactiser avec l'extrême-droite post-pétainiste qui, entre parenthèses, n'a jamais été fichue de défendre ladite patrie quand elle fut menacée.

Que Jacques Sapir rallie le FN doit nous alerter et cela même si cette déchéance-là était prévisible. Ce n'est pas une question de morale ; c'est une question de principes politiques. Toute politique qui énonce une division essentialiste dans le peuple est une politique anti-démocratique et, à plus ou moins brève échéance, criminelle. Le pays, ce sont tous les gens qui y vivent et la question de savoir qui est "français" ou qui ne l'est pas est absolument subalterne. Il n'y a pas d'autre possibilité de penser un pays démocratique.

Une fois encore, le poison nationaliste se faufile dans une situation confuse où chacun voit bien ce qu'il en est du caractère "démocratique" de l'Union Européenne. Jadis, il y eut Doriot. Aujourd'hui, on a Sapir en version farce et après-demain, peut-être, Onfray en guise de crépuscule. L'heure n'est pas aux frissons blêmes de l'interdit car rien ne justifie le moindre rapprochement avec les enfants de Vichy et de l'OAS. C'est même l'inverse qu'il faut penser et faire. L'indépendance nationale est en effet une chose importante, la question démocratique aussi. Mais ces deux points exigent de tenir ferme sur le pays - en l'occurence, la France - pour tous, à égalité, et indépendamment de la question de la nationalité de celles et ceux qui vivent et travaillent ici. Sapir, enfin, prône une alliance avec des oisifs corrompus de la bourgeoisie nationaliste alors que le front de classe, contre l'infâme Union Européenne, commande de se tenir aux côtés des prolétaires sans-papiers dont les frères réfugiés sont rejetés par l'Europe blanche et cossue.

Au fond, les nationaux-républicains pensent qu'il y a une "essence française". C'est d'ailleurs ce genre d'idée qui fit l'affiche du candidat Mitterrand en 1981. Cette idée est foncièrement réactionnaire et ne peut qu'amener ceux qui y croient sur les rives de l'extrême-droite (dont venait d'ailleurs Mitterrand). Elle est par ailleurs persécutoire ici contre les plus pauvres - dont le prolétariat international de France - et défaitiste et couchée face aux puissants du monde (USA, Troïka, etc.) alors que c'est exactement l'inverse qu'il faut défendre. Comme du temps de la Révolution française ou de la Commune de Paris qui n'hésitait pas, elle, à confier de grandes tâches politiques à des étrangers.

 

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