J'ai passé 3 semaines cet été à Cuba et j'en suis revenu à tout le moins échaudé. Surtout, ce séjour, de Santiago à La Havane, m'a fait prendre conscience, certes tardivement, de la situation dans laquelle se trouve l'idée politique de l'émancipation qu'on peut aussi appeler Communisme. Au lendemain de la chute du Mur de Berlin, Antoine Vitez, longtemps membre du PCF, déclarait ce qui suit : « L'effondrement, la catastrophe sont réels ; [...] l'effondrement a bien eu lieu, il se poursuit, tout n'est pas encore tombé. L'effondrement est celui de l'idée. On ne peut séparer l'idée du désastre matériel ; elle ne flotte pas, intacte, au-dessus. Les idées n'existent que par leur incarnation ; si l'incarnation disparaît, l'idée elle-même est blessée à mort. Ainsi le communisme est entré dans sa phase finale ». Dans la bouche de l'intellectuel communiste Vitez, ces paroles étaient très certainement prononcées avec douleur. L'idée de mort du communisme était pour lui une chose épouvantable et pourtant, ses propos de 1990, peu avant sa mort, méritent d'être médités. C'est à ce point que mes 3 semaines m'ont ramené. Le XXème siècle est clos, il est à Cuba sous assistance respiratoire mais rien de nouveau, rien d'exaltant comme un papillon de mai n'en surgira. Vitez disait de l'URSS qu'elle ressemblait à la France de la IIIème République ; l'ennui qui règne à Cuba m'a souvent fait songer à cela aussi.
Globalement, les slogans marxistes-léninistes ad nauseam et la surexploitation du Che, c'est insupportable. Quant à l'égalité qu'est censé promouvoir le socialisme, elle ferme les yeux sur le fait que les dirigeants cubains passent leurs vacances à Cancun et vivent dans de grandes maisons à Miramar, quartier de la nouvelle bourgeoisie postrévisionniste cubaine.
La prostitution est de retour, même si le régime la combat. Au reste, ce sont exclusivement les femmes cubaines qui se prostituent - les Jineteras - que la police arrête quand elle en repère une et non les touristes immondes mais pleins aux as. Il est d'ailleurs arrivé que la police s'en prenne à une Guadeloupéenne ou une Martiniquaise au bras d'un blanc pour ensuite s'excuser. Ambiance. S'agissant de la médecine, s'il est incontestable qu'elle est une réussite du régime (voir les médecins cubains envoyés à Haïti et au Venezuela), elle en impose surtout aux étrangers - touristes compris - car du point de vue des médicaments, c'est la pénurie (à Trinidad, une vieille dame ne pouvait ainsi traiter son hypertension). Enfin, s'agissant des musées glorifiant le régime postbrejnevien des Tropiques, ils sont à fuir. La bêtise qui y règne fait penser à ce que dénonçait Gide lors de son retour d'URSS.
Après tout, la tâche première d'un communiste, c'est l'émancipation intellectuelle du peuple. A Cuba, le pouvoir ne se soucie pas de faire vivre les idées et la controverse entre communistes. Pourquoi, par ex., n'invite-t-il pas Rancière, Badiou ou Zizek pour un cycle de rencontres avec le peuple ? Ne supporte-t-il pas la moindre déviation ? N'accepte-t-il que l'hagiographie bêtement révolutionnaire ? Ô mânes de Rosa Luxemburg ! Le Musée de la Révolution à La Havane est de ce point de vue affligeant. On nous y présente, par ex., les lunettes qu'avait Fidel lors de l'attaque de la Moncada ou la cuillère qu'utilisa Guevara lors d'un de ses repas... Allons bon... Et pourquoi pas le string, rouge bien sûr, de sa petite amie d'alors ?
Ces régimes-là, ces gens qui n'ont de communistes que le nom, ont une responsabilité inouïe dans le déluge réactionnaire qui nous accable. Si ponctuellement, on peut les défendre et s'il est vrai qu'il vaut mieux être un ouvrier noir à Cuba que dans le Bronx ou à Saint-Domingue, le castrisme ne représente rien d'intéressant dans la pensée politique de l'émancipation. J'ai vu un pays figé où la jeunesse, subjectivement dévastée, a déserté les Jeunesses communistes et rêve, hélas, de Floride. Les idéaux « socialistes » risquent de connaître dans les années à venir de sérieuses déconvenues tant nombre de gens les associent à la dictature, à la police et à la pénurie. Le risque, c'est l'arrivée d'une politique - tenue par un personnel inchangé ! - violemment capitaliste (Raul Castro s'en prend aux fainéants, ça commence...). C'est du reste pour cela que les Cubains les plus vieux et les plus politisés craignent l'après-Castro...
Bref, s'il est évident qu'on vit mieux à Cuba qu'en Jamaïque ou en Haïti, la politique émancipatrice d'aujourd'hui et de demain n'a plus rien à tirer ni à penser d'intéressant d'une gérontocratie tyrannique qui semble se tourner vers un modèle à la vietnamienne.
Et du "communisme" ? Je pose la question.