Le bonapartisme macronien (ou quelle est la situation?)

La République française n'est certes pas une dictature mais elle illustre parfaitement un tournant politique des «démocraties» capitalistes vers un autoritarisme croissant. Ce qu'atteste définitivement Macron, c'est que la «démocratie parlementaire» n'est que le despotisme de la bourgeoisie. Le refus de retirer la régression des retraites malgré son rejet populaire massif l'illustre parfaitement.

Lorsque Macron a été élu, largement grâce à la présence de la postpétainiste Marine Le Pen au second tour, j'avais dit à un ami que ce serait, d'un point de vue évidemment réactionnaire, historique s'il parvenait à faire de la France ce qu'il projetait. Je pensais, sans le moindre chauvinisme, qu'il serait compliqué d'aller contre la volonté du pays de la Révolution française.
On voit, depuis maintenant plus d'un an et le début du mouvement des Gilets jaunes, que l'antilibéralisme est majoritaire en France (y compris, sans doute, accompagné de positions politiques peu ragoûtantes chez certains) avec une frange carrément anticapitaliste (j'en fais partie) non négligeable et s'inscrivant, elle, nécessairement du côté extrême gauche, pour parler comme les révolutionnaires français. 
Lors des manifestations de Gilets jaunes, la présence du drapeau tricolore mit mal à l'aise nombre de ceux qui, politisés ou militants depuis un moment, affrontaient la régression nationale-libérale vieille de bientôt 40 ans et introduite par un des ancêtres politiques de Macron, à savoir Mitterrand.
L'historienne de la révolution, Sophie Wahnich, faisait la remarque que cette présence témoignait de la référence, même vague, même en mode "image d'Epinal", même lacunaire, à la Révolution française. Ce qui fait ce moment politique admirable est son souci démocratique (la participation du peuple aux scansions révolutionnaires) mais aussi, c'est particulièrement vrai dans les discours de Saint-Just, la distance à l'Etat, un appel à une suspicion vis-à-vis du gouvernement qui, parce qu'on ne règne pas innocemment, finit toujours, pour l'Archange de la Révolution, par être un organe d'oppression. 
Il faut en même temps gouverner (nos jacobins ne pensent pas à quelque dépérissement de l'Etat) et les recommandations de Saint-Just visent à une distance, donc, mais aussi à un état sous le contrôle des masses qui, en dernière instance, peuvent en révoquer le personnel. Comme il le dit dans une formule dont la puissance poétique et politique est inoxydable : Les malheureux sont les puissances de la terre. Ils ont le droit de parler en maîtres aux gouvernements qui les négligent. 
Ce point majeur de la Révolution, porté par les jacobins de Robespierre et Saint-Just, est bafoué par Macron. Celui-ci, du haut de sa vide suffisance, incapable ou non de le comprendre, énonce cette absurdité en même temps constitutive du parlementarisme déjà dénoncée par Lénine dans L'Etat et la révolution, à savoir que le vote est tout, qu'il est la seule (non) décision du peuple. En votant, celui-ci acte d'être dépossédé de tout mot à dire dans les choix et décisions politiques. De ce point de vue-là, quand Badiou parlait de coup d'Etat démocratique à propos de l'élection de Macron, il tapait bien plus juste que Mélenchon qui, avec son coup d'Etat social, évacuait la nature politique et perversement démocratique du parlementarisme. La référence à Robespierre disparaissait, comme souvent chez Mélenchon, sous celle, épouvantable, de Mitterrand. Plus simplement, Elections, piège à cons !
En raisonnant comme Saint-Just, Lénine et Badiou, on voit bien que si, en effet, on n'est pas en dictature au sens où ce mot renvoie à des régimes militaires comme ceux, pour s'en tenir à l'après-guerre, de Franco, de Pinochet ou de Videla et autres fascistes, la France vit néanmoins sous un régime autoritaire. Les élections passées (c'est l'aspect démocratique du cirque parlementaire), l'Etat réprime les manifestations en lâchant des policiers lepénistes trop contents de se faire du gauchiste comme en 2014 sous Hollande, lors des manifs pour Gaza, des indigènes des cités populaires à coups de grenades et de LBD. Ainsi mène-t-il, par la répression et coûte que coûte, la politique réactionnaire pour laquelle par ailleurs il n'a pas tout à fait été élu en mai 2017. Du reste, le vote n'est lui-même pas toujours respecté puisque le NON de 2005 fut piétiné par le personnel étatico-parlementaire.
L'idée de pleins pouvoirs donnés pour 5 ans est, quoi qu'en dise Macron, profondément antidémocratique. Cela a du reste été aggravé par la réforme du quinquennat et l'alignement, sur ce mandat, de la législature à l'Assemblée. Que dirait-on néanmoins si on appliquait cela à un couple obligé de rester marié un certain temps après engagement devant un maire ? Ce serait absurde et tout le monde pointerait le caractère insensé de la mesure.
Il en va de même dans le parlementarisme français et dans la Vème à bout de souffle dont la caractère présidentiel renforcé fait donc de l'Assemblée nationale un ramassis d'arrivistes godillots et corrompus. Si Macron dégage dans les années qui viennent, LREM aura vécu 5 ans. Le capital et l'UE, dont il n'est rien d'autre que le factotum hargneux, trouveront d'autres prête-noms.
La réalité, c'est qu'il est désormais plus qu'insupportable à l'Union européenne (y compris bien sûr à ses eurobéatrs hexagonaux, nombreux dans le parlementarisme) que la France soit en retard sur ce qu'elle appelle fort mal des réformes et l'ultralibéralisme mondialisé. L'UE, comme son émissaire Macron, est foncièrement anticommuniste et tout ce qui ressemble à du socialisme (i.e. l'héritage du CNR avec Croizat, Marcel Paul, etc.) doit à ses yeux être détruit. La régression des retraites est de ce point de vue emblématique. D'ailleurs, de la deuxième gauche rocardo-cédétiste aux thatchériens à la française (Macron), tout le monde s'y est mis depuis le livre blanc de 1991. Kessler parlait de détricoter l'héritage du CNR ; Macron pense être dûment récompensé par la ploutocratie pour ses basses oeuvres destructrices. Cela explique qu'il campe obstinément sur sa volonté de liquidation des retraites au lieu de négocier comme l'avait fait Juppé en 1995. Cette posture est néanmoins fragile : Taha Bouhafs l'a vu prendre ses jambes à son cou aux Bouffes du nord quand il a entendu les manifestants près de la salle. Le parallèle avec Capet et Marie-Antoinette est saisissant. Macron est détesté par la population qu'il considère avec mépris alors que lui-même n'est qu'énarque et, accomplissement d'un bien triste désir, président de la République.
Quand une loi (ou un projet de loi) est rejeté par une majorité de la population, maintenir ce projet est, d'un point de vue démocratique, autoritaire. La Vème élit un président qui n'a aucun compte à rendre mais cette conception même de la fonction bafoue les droits élémentaires du peuple. La liquidation de l'héritage social de la Résistance est faite contre la volonté populaire. Cette volonté populaire, quand elle s'exprime, quand elle manifeste, est réprimée, parfois gravement comme le montre le travail de David Dufresne. Nous ne sommes pas en dictature mais une lecture purement institutionnelle de la situation politique est à tout le moins autoritaire. Les apparences sont sauves mais le fond est violent et répressif. Le projet de loi de la députée Avia aggrave cet état de fait. On peut donc parler de bonapartisme macronien, à ceci près malgré tout que Louis Bonaparte était plus populaire que Macron qui, toutefois, comme son modèle impérial, singe bien mal ses prédecesseurs (encore hier en Israël).
On peut faire l'hypothèse, au-delà de la faiblesse intellectuelle et politique de Macron, de son inconscience et de son caractère buté de fondé de pouvoir en vue du capital. Macron est carbonisé. Il sortira politiquement les pieds devant de la séquence en cours qui, elle-même, est la suite des manifestations de Gilets jaunes. (In)conscient de cela et sans principes (mais c'est répandu chez les hommes d'Etat que la Révolution méprisait), le président va jouer la corde nationale et raciste. Il a déjà commencé avec un "en même temps" incendiaire qui consiste à vouloir affronter l'épouvantable politique française dans l'Algérie coloniale tout en en remettant une couche sur l'islam qui, en France, ferait sécession, engendrerait des territoires perdus de la République, etc.
Macron joue la terre brûlée, un pays chauffé à blanc et un nouveau second tour contre l'extrême droite pour repasser et, dès lors, s'en donner à coeur joie dans la destruction des mécanismes de protection et de solidarité nationales. Pas sûr qu'il y arrive : la détestation est telle qu'il pourrait finir comme Jospin en 2002. N'empêche, que ce soit lui ou un candidat de droite face au RN, on voit bien qu'au second tour ne seront présentes que des politiques régressives dont une, portée par Le Pen, néo-pétainiste (une réforme des retraites lepéniste, calquée sur la préférence nationale, s'en prendrait aux salariés et prolétaires venus du tiers-monde pour garantir le standing des blancs). 
Contre cela, il faut évidemment une candidature unique et unitaire de la gauche avant, si elle l'emportait, une remise à plat complète de la constitution actuelle avec suppression du président de la République et pouvoir aux assemblées avec révocabilité des élus.
Là, nous pourrons parler de démocratie.

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