À propos des accusations contre Adama Traoré

La ligne d'Assa Traoré qui fait de son frère un jeune homme au-dessus de tout soupçon est désastreuse. Elle profitera à l'extrême droite qui aura ainsi évacué la question centrale de l'impunité de la police tacitement autorisée à tuer dans les quartiers du peuple multinational de ce pays.

Disons le tout de go, qu'Adama Traoré ait pu commettre un viol n'absout pas la gendarmerie de la République française de ses crimes On sait les graves failles de la justice au nombre de policiers acquittés ou seulement condamnés à du sursis pour rester mesurés sur les accusations relatives au frère d'Assa Traoré. On ne peut néanmoins que déplorer que celle-ci, condamnant le caractère expéditif de la justice, balance à son tour dans une vidéo partagée sur les réseaux sociaux l'identité de la victime présumée de son frère qui est mort.
La dénonciation plus que légitime des violences et des crimes de la police ne se limite pas à d'éventuels saints ou innocents et dès lors, l'obstination de certains à dire "Adama est innocent" est un énoncé pathétique homogène à l'agenda de l'extrême droite. Cet énoncé est symétriquement homogène à ce que disent les soutiens fascistes de la police car il place le meurtre d'Adama Traoré sur le terrain d'une morale gangrénée par l'extrême droite (l'innocence, le civisme et autres sinistres balivernes) au lieu de le ramener à sa dimension politique, strictement politique : la police tue, la police assassine et l'Etat la couvre.
L'affirmation récurrente d'Assa Traoré (qui porte plainte à tout va) s'inscrit dans cette ligne antipolitique. Le problème est que si elle s'effondre par des faits avérés, cela aura des effets politiques ravageurs.
Le duel entre hashtags clamant l'innocence d'Adama Traoré et d'autres, sa culpabilité, profitera à l'extrême droite dans sa plus large acception (du Printemps républicain, sorte de descendant des néo-socialistes d'antan échoués à Vichy, à la fachosphère) et il se pourrait que la brèche ouverte par la grande manifestation contre l'islamophobie de l'automne dernier se referme. De ce point de vue, qu'Assa Traoré cite le nom de la victime présumée de feu son frère s'inscrit 
dans cette course folle et dans un règlement de compte privé qui doit être condamné. La victime présumée d'Adama Traoré n'a pas à être salie par le Comité Adama. Ce qu'elle raconte est suffisamment effroyable pour qu'à tout le moins, on la laisse tranquille

La question n'est donc pas celle de la sympathie ou de l'estime qu'on aurait ou non pour Adama Traoré.

Selon ce qu'on lit ou entend, il est légitime de le penser antipathique. Il n'empêche : l'impunité de la police qui dispose d'un droit tacite de tuer dans les cités du peuple multinational est une monstruosité qu'il faut dénoncer et combattre sans relâche. La délinquance ou le banditisme éventuels ne justifient pas davantage les exactions, les insultes, les coups ou les balles de la police ou de la gendarmerie. C'est bien le point que le consensus lepéniste veut enfouir et auquel objectivement Assa Traoré donne un coup de main.
Débattre de l'innocence ou de la culpabilité d'Adama Traoré est oiseux, vain et détourne celles et ceux qui sont révulsés par le racisme d'Etat du seul combat politique pertinent. Nous ne défendons pas une famille ; nous défendons un principe. Positivement, il peut se dire "égalité" mais dans les faits, au ras du réel, il consiste en un combat politique contre les discriminations policières qui vont trop souvent jusqu'au meurtre d'hommes le plus souvent jeunes qui sont des sujets postcoloniaux haïs en tant que tels par les forces de l'ordre du fait des victoires anticoloniales contre feu l'empire français.
Adama Traoré est une des victimes de la police/gendarmerie qui a quartier libre et autorisation tacite de l'Etat à tuer via l'appellation "Reconquête républicaine" ou les discours martiaux récents de Gérald Darmanin. Les victimes sont nombreuses. N'oublions pas Lamine Dieng, Ali Ziri, Amine Bentounsi, Cédric Chouviat, Zineb Redouane et tant d'autres dont on ignore les noms...
Tous ces morts méritent notre opiniâtreté politique contre le racisme structurel d'Etat quelle qu'ait été leur vie. Car face à la police ou à la gendarmerie, ils étaient en effet innocents.

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