Céline Pina © Public Sénat
C'est dans l'entre-soi feutré d'une émission dont la pompe et le lieu dissimulent mal la vacuité totale (Elkabbach, enfin...) que la nouvelle égérie des croisés de la laïcité républicaine - ils fourmillent dans le Club de Mediapart et relayent la thèse lepéniste de l'invasion mahométane - a franchi un nouveau pas dans la stigmatisation violente et ignoble dont sont victimes, aujourd'hui en France, les gens des cités populaires a fortiori lorsqu'ils sont étrangers venus des anciennes colonies françaises et, surtout, de foi musulmane (lien ici).
Mme Céline Pina a comparé le foulard dit musulman (après tout, peu importe qu'il le soit - chacun se vêt comme il l'entend et n'a pas à justifier un fichu ou bien alors...), Mme Céline Pina a donc comparé ce foulard qui rend fou une grande partie de nos républicains à... un brassard nazi !
La comparaison est ignoble (on ne fait pas référence au nazisme à tort et à travers !) mais cette ignominie a bien évidemment un dessein : désigner au nom du bien les musulman.e.s d'ici comme l'ennemi absolu, l'autre qu'il faudrait éliminer sous peine de disparaître "civilisationnellement", c'est-à-dire utiliser le vocable "nazi" (summum de la barbarie) pour justifier, de façon "démocratique" et rrrrrrépublicaine, une guerre totale (Valls parle comme Goebbels ? Tiens donc) contre lesdits ennemis de la France, de l'Occident saucisson-pinard voire de la civilisation.
C'est là, donc, le coeur de l'abjection de Mme Pina, abjection à plusieurs étages qui en dit long, par ailleurs, sur la bêtise crasse islamophobe (et prolophobe) de la petite gauche petite-bourgeoise qui pense qu'être "de gauche" justement, c'est ne pas croire en Dieu, faire des blagues dignes de banquets de Flaubert et intimer à toutes les femmes de se foutre à poil parce que ma foi, qu'ils sont tristes et inhibés, les croyants (forcément) d'un autre temps !
Rappelons quand même à Mme Pina que le nazisme, contrairement aux allégations netanyahesques que notre laïcarde semble relayer, est un pur produit de l'Occident et qu'Auschwitz, ce n'est pas DAESH qui l'a inventé mais bel et bien l'Europe, ce havre civilisationnel qui donne des leçons au monde entier. Les nazis, du reste, firent en plus radical et en plus expéditif ce que l'Occident colonial avait fait ailleurs dans le monde au nom du fait que lui, Occident, était supérieur au reste de la planète et qu'il était le modèle auquel il faudrait conformer le monde entier. Lisez Césaire et son Discours sur le colonialisme, lisez Arendt, lisez Johann Chapoutot. Nulle part, dans ces livres, il n'est question, puisque c'est un implicite du discours bistrotier qui mêle sionisme de comptoir et fatras laïcard, du Grand Mufti de Jérusalem - figure usée jusqu'à la corde (et dénoncée par Henry Laurens) par des révisionnistes singuliers pour rejeter sur l'Orient musulman le crime absolu nazi. Enfin, le nazisme, c'est la destruction des juifs d'Europe et y faire référence à tout bout de champ, en plus de révéler la bêtise insigne de ceux qui en usent, est en un sens révisionniste.
Précisément donc, le nazisme a à voir avec le refus radical d'une altérité et la détestation d'un peuple transnational (nombre de collabos antisémites - Rebatet, par ex. - soutiendront par la suite l'Etat d'Israël dans ses guerres) à partir de la conviction qu'il y a des civilisations et des races supérieures et inférieures. En cela, il est un aboutissement radical de la pensée coloniale qui, en France notamment, voyait ses conquêtes et son expansion territoriale comme une oeuvre de civilisation des "sauvages". Or, ce que dit Céline Pina évoque immanquablement la pensée coloniale et la certitude d'appartenir à LA civilisation contre les sauvages qu'il faut, dans le sillage du chevènementisme (dont une partie est désormais au FN), rendre républicains et athées. Elle fait donc une comparaison odieuse entre foi musulmane visible et nazisme et s'inscrit alors dans le paradigme colonial qui, à partir du moment où il se pense la norme, peut aller très loin dans le crime. Glauque tour de passe-passe et nuit de la pensée.
Le nazisme étant une figure du mal absolu, la comparaison de Céline Pina est donc absolument infâme parce qu'elle a pour objet de justifier de futures lois d'exception - au nom du bien ! - voire des pogroms "démocratiques et républicains" contre des gens préalablement désignés comme des criminels totalitaires qu'il faudra bien, d'une manière ou d'une autre, éliminer avant qu'ils n'aient étendu à la société entière ce que Céline Pina affirme être leur projet liberticide et néfaste. C'est-à-dire, donc, que Mme Pina utilise le nazisme pour justifier la discrimination violente d'une partie de la population de ce pays au prétexte, bien fasciste lui, qu'elle serait en somme un corps étranger dans ce pays. La référence au nazisme comme justification de persécution, il fallait y penser : notre Marcel(le) Déat néo-socialiste l'a osé !
Les temps politiques sont difficiles et le plus terrible est que l'on vit non dans le refus des essentialisations ("Je n'aime pas les juifs ; je n'aime que mes amis" écrivait Hannah Arendt à Gershom Sholem) mais dans l'inversion du signe (passage du - au +) et le déplacement. A l'antisémitisme d'antan (-) a succédé son symétrique philosémite (+) - mais tout retournement peut se renverser à nouveau - et à l'ancienne passion triste et criminelle, l'islamophobie.
Bien sûr, diront les laïcards, ce n'est pas pareil. Ils n'ont d'ailleurs rien contre les juifs. Mais il faut s'interroger : que disaient les athées bas de plafond avant le génocide des juifs ? N'y avait-il personne pour réclamer une intégration de ces gens ? Comment étaient perçus les ghettos juifs d'Europe centrale sinon, c'est une hypothèse, comme les camps rroms aujourd'hui ? Ce n'est pourtant pas dans 50 ans qu'il faudra venir pleurer et prendre conscience de la haine proférée contre une partie des gens de ce pays.
Il est temps de mettre un terme à la furie criminelle qui ne cesse de progresser dans ce pays et dont les incantations grotesques risquent d'ici peu de dépasser le stade de la bouffonnerie révisionniste. Il y avait jadis des gens qui se croyaient des amis du peuple et qui étaient antisémites ; il y a aujourd'hui des professeur.e.s en libération de la femme qui sont de fieffés islamophobes débordant de haine. Quand Mme Pina parle de nazisme, elle justifie au fond un bombardement de Dresde contre les cités populaires qu'elle juge infestées. Bebel parlait de "socialisme des imbéciles" à propos de l'antisémitisme et de ses clichés. La gauche qui se commet dans la haine islamophobe - alors que son principal parti a non seulement largement voté les pleins pouvoirs à Pétain mais a aussi couvert la torture en Algérie -, cette gauche donc évoque par sa passion islamophobe un "89 des imbéciles". Cette clique, dont le fantasme de guerre civile est glaçant, est à combattre avec la dernière énergie ; elle est le fourrier du Front national.

 

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