Ce qui arrive à Julien Dray n'est pas anodin. Je veux dire par là qu'il serait trop facile de ne voir dans ce nouvel épisode de (pour l'instant supposée) corruption qu'une énième péripétie d'un parlementarisme à la Mocky. En même temps, la particularité de cet épisode-là n'est pas forcément exclusive ; celui-ci peut être comparé aux affaires Balkany, Carignon, etc... Bref, à la droite.

Je soutiens pour ma part que l'affaire dans laquelle est empêtré Julien Dray sonne comme l'aboutissement presque logique de ce qu'a été la misère politique mitterrandienne.

Dray est l'un des visages de ce qu'est le PS depuis au moins Mitterrand, un haut lieu de corruption politique, d'abord, puis de corruption tout court. "Corruption politique" n'est pas une coquetterie de style et, personnellement, je la juge presque plus grave que la seule corruption. J'entends par là, tout simplement, l'absence de principes politiques, l'absence de parole, l'absence de fidélité à ne serait-ce qu'une idée autre, bien sûr, que celle de se maintenir au pouvoir. Le mitterrandisme, ce fut cela, le règne du "c'est comme ça", la promesse du droit de vote aux étrangers puis la reprise du discours du PCF de Marchais sur le "seuil de tolérance" et les "trains" d'Edith Cresson (Mitterrand, rappelons-le, fut vichyste en 1940, giraudiste en 1943, "Algérie française" en 1954, "socialiste" entre 1969 et 1981 puis partisan de l'Acte unique en 1985). Cette politique odieuse à l'égard des étrangers, prolongée du reste sous Jospin via les lois Chevènement et leur corollaire - la traque des sans-papiers - après 1997, est à mettre en rapport avec la politique PS à l'égard des usines et des ouvriers. Le PS a terminé le travail giscardo-barriste de liquidation de la sidérurgie lorraine au nom d'un thatchérisme muet et allégé aux couleurs de la France puis a fini, de fêtes de la musique en constructions de terrains de sports dans les banlieues ouvrières, par ne plus parler du prolétariat (forcément archaïque). A la place, Fabius remplaçant Mauroy et le PCF liquidé (lire, là-dessus, de très bons articles, d'Alain Badiou notamment, dans le quinzomadaire Le Perroquet), on aurait droit à la modernité et aux technoparades, à l’argent comme s’il en pleuvait (mais, évidemment, pas pour tous !).

Il y a presque 30 ans, "Juju", quittant une LCR qui décidément ne prendrait pas le pouvoir, devenait mitterrandiste puis créait "SOS Racisme" en 1984 avec en parallèle d'odieuses déclarations de Mauroy et Deferre sur les grèves dans l'automobile de 1983-1984 (à propos de ces ouvriers arabes en grève, nos ministres déclaraient qu'il s'agissait de "chi'ites étrangers aux réalités sociales et économiques de la France"). Par ces déclarations, le pouvoir socialiste faisait d’une pierre deux coups : il effaçait le signifiant ouvrier de la politique et introduisait celui d'immigré comme exclusif. Cela eut plusieurs avantages de son point de vue, notamment de rayer d’un trait de plume les expériences politiques extra-étatiques populaires et ouvrières (Mai 68, notamment et principalement, mais aussi, même si cela est moins connu, les grèves des foyers sonacotra dans les années 1970, grèves impressionnantes par leur opiniâtreté) mais aussi le PCF (qui, lui, ne s’est pas fait prié pour s’écraser). De ce point de vue, les déclarations paniquées de Mauroy lors de la présidentielle de 2002 à propos des ouvriers dont le candidat Jospin n'aurait pas assez parlé sont assez cocasses. En tout cas, reconnaissons qu’en l’espèce, la parole de l’ancien premier Premier ministre de Mitterrand est d’or…
Quel rapport avec l’itinéraire politique de Julien Dray ?, me direz-vous. Précisément, créer "SOS Racisme", c'était mettre en avant "les beurs" (les jeunes, ceux qu'il faudrait intégrer puisque nos "potes") en effaçant leurs pères physiquement cassés par des années d'usine (appelés désormais "musulmans", "chi'ites"). On opposerait les modernes aux archaïques (que cette politique-là, malgré ses dégâts avérés, ait en partie échoué au sens où le ralliement aux partis de gouvernement n’a pas massivement pris explique mieux les sorties haineuses d’une Fadela Amara – elle aussi du sérail "SOS Racisme", ne l’oublions pas - contre les jeunes gens des quartiers populaires). L'intérêt d'une telle politique tient évidemment aussi dans la liquidation d'une figure "marxiste" du travail (i.e. le mépris pour le travail manuel rejaillit sur le travail intellectuel puisque le marxisme lie les deux), méprisée par les socialistes (ils préfèrent Tapie et/ ou les soirées mousseuses avec Jack Lang!).
Que des années après, Julien Dray se fasse pincer pour des montagnes de fric sans bosser, j'appellerais ça un retour du refoulé. Malgré toute l'opiniâtreté mitterrandiste à nier le travail ouvrier en usine par exemple, on voit bien que la force de travail reste un des piliers du capitalisme. Qu’en outre Julien Dray, comme son camarade Manuel Valls, se trouve désormais à mi-chemin du PS et de Sarkozy n’a rien d’étonnant : il y a une continuité entre mitterrandisme et sarkozysme et le retour du mot « travail » ne contredit en rien, tant s’en faut, cela. Le signifiant ouvrier liquidé et les grévistes d’usines traités de « chi’ites » (s’agissant des ouvriers français, les médias et l’opinion parlementaire eurent tôt fait des les déclarer lepénistes alors qu’il est évident que les ouvriers politisés grévistes ne peuvent être confondus par exemple avec la maîtrise qui, dans le cas de la grève de Talbot 1984, criait en effet « les bougnoules au four ! »), cela liquidé donc, il est possible, des années plus tard, de réintroduire le mot « travail », celui-ci étant devenu, préalablement vidé de son contenu politique, un pur signifiant de la nécessité de la loi d’airain du capital. Pour autant,cette continuité avérée aurait tort de crier "Victoire !" car de Continental à New Fabris, on observe de réels points de résistance.

http://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2004-4-page-151.htm

 

http://www.dailymotion.com/video/x8bmaz_greve-aux-usines-talbotpoissy-janvi_news

 

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