À propos du hashtag #PasDeVague

Le hashtag #PasDeVague part peut-être d'un bon sentiment mais son destin ne peut être que réactionnaire au sein de l'antienne folle sur un âge d'or fantasmé de l'École de jadis alors que les chahuts sont immémoriaux. Trotsky, dans "Ma vie", les évoque déjà dans la Rusie tsariste. L'alliance avec l'Etat est un piège mortel.

Bien sûr, sous le hashtag #PasDeVague, les discours sont divers et variés. Mais enfin, dans un contexte politique mondial où la réaction relève la tête dans un sombre désir d'ordre et/ou de guerre civile, le couplet sur les incivilités à l'école est explosif. Après tout, il ne s'agit pas de le nier. Toutefois, un minimum de probité devrait amener à relativiser les incidents ou chahuts scolaires. Chacun sait - ou peut savoir - que l'école des années 1950 et 1960 chère à M. Finkielkraut et à Mme Polony (qui, tiens donc, en plus de courir les plateaux de médias qu'ils sont censés exécrer applaudissent désormais une pensée-hashtag... C'est dire leur défaite), chacun sait, donc, que cette école était bien plus agitée qu'elle ne l'est aujourd'hui. Le caractère viral de #PasDeVague, repris notamment par Marine Le Pen, reflète, c'est à craindre, ce désir d'autorité féroce et de silence dans la période politique lourde de dangers qui s'ouvre. C'est, au fond, le point final de la réaction républicaine, républaïcarde même, anti-Mai 68. Le knout républicaniste revient toujours par l'Ecole. Rancière le dit depuis longtemps. Nos réacpublicains l'illustrent jour après jour dans des médias poubelles qui les accueillent complaisamment.
Dans un tweet, Natacha Polony décrit une école à feu et à sang où les enseignants seraient comme en guerre contre les élèves qu'ils ont charge d'instruire. Je n'ai évidemment pas les statistiques de Mme Polony, transfuge chevènementiste passée au Figaro et obsédée par les sauvageons mais j'ai quand même des éléments d'enquête qui me donnent droit à la parole. J'ai été, de septembre 2000 (année où je suis devenu professeur) à juin 2016, enseigné en Seine-Saint-Denis et, plus particulièrement, pendant 14 années au lycée de Stains, situé au milieu de la cité du Clos Saint Lazare.
"Le Clos", comme disaient les élèves et nous avec, est ce que le discours médiatico-parlementaire appelle une cité sensible, laissant entendre que les coins huppés du XVIème à Paris seraient insensibles (ce que je crois volontiers). Les gens y sont pauvres même quand ils travaillent. Il s'y vend de la drogue et, par intermittences, la cité est parfois le lieu de règlements de compte violents qui ont parfois débordé dans le lycée. En 14 ans à Stains, toutefois, je n'ai connu ce type de débordements qu'une seule fois mais je sais que des affrontements intercités se sont retrouvés dans le lycée, de façon assez grave, à la fin des années 1990, peu avant que j'y sois nommé.
En dehors de cela, la vie au lycée, avec les classes et les élèves (les élèves réels, dirais-je, enfants d'ouvriers venus de partout dans le monde), était absolument tranquille, sans incident ou incivilité majeur. Un élève trouva même que la poésie de Victor Hugo avait le flow et des STMG adorèrent la lecture que Lukacs fait de Balzac !
Stains est pourtant le prototype de ce que le ministre Castaner appelle, dans une expression qui ne peut qu'évoquer les ratonnades durant la Guerre d'Algérie, un "quartier de reconquête républicaine" ou bien encore de la banlieue islamisée telle que la fantasment Davet et Lhomme dans leur livre Inch'Allah. Ne soyons en effet pas naïfs : le discours actuel sur l'école autour du hashtag #PasDeVague s'inscrit dans ce discours étatique parlementaire prélepéniste de "reconquête" de territoires qu'à la suite de Bensoussan la gauche républicaine a considéré perdus. Que des enseignants en usent pour autre chose que pour cela est sans doute vrai mais néanmoins fâcheux. Car faisant cela, ils sont les idiots utiles des fourriers républicains de la guerre civile.
Je reviens donc à Stains où j'ai passé près de 15 années dont je garde un excellent souvenir. Bien sûr qu''il y eut parfois des élèves pénibles - mais il arrive tout aussi bien qu'on ait des enfants - à soi - pénibles - ; rien toutefois qui vaille, au sein du lycée, traumatisme. Comment expliquer cela alors qu'objectivement et "sociologiquement" (mais en mode caricatural), notre lycée avait tout pour susciter les larmes de crocodiles intéressées de Mmes Polony et Le Pen ? La plupart des collègues avaient un désir intellectuel intact qu'ils avaient, qu'ils ont je crois, à coeur de transmettre aux élèves. Ce désir, cette exigence aussi pour soi, allait, va, de pair avec une politisation et une syndicalisation qui nous permettait de faire face à l'administration qui était, au lycée, l'émanation de l'Etat dont, Blanquer était alors Recteur académique, nous rejetions la politique. Nous avons fait grève plus de deux mois en 2003, nous avons manifesté pour des élèves menacés d'expulsion et je sais qu'à Blanqui, lycée de Saint-Ouen, des enseignants se sont mobilisés pour loger des élèves sans toit... De fait, nous n'avons pas fait alliance avec l'Etat bien que fonctionnaires. Ce genre d'alliance finit toujours par amener des flics dans les collèges et/ou les lycées et partant pose les élèves comme ennemis. Nous avons, pas toujours bien mais de façon inflexible sur les principes, maintenu nos exigences, convaincus que nos élèves "défavorisés" n'étaient pas plus bêtes que les enfants de la bourgeoisie. Nos grèves comportaient d'ailleurs aussi cet aspect-là : bien sûr que les profs sont mal payés et méprisés mais la liquidation du bac est une mesure de classe dont le but ultime est de renforcer la ségrégation sociale et de détruire ce qui reste de l'Ecole pour tous. Les élèves le savaient, même inconsciemment.
Nous battre fermement contre la libéralisation de l'Ecole avait comme effet collatéral positif de susciter une confiance des élèves envers leurs enseignants. Jamais nous n'avons pactisé avec l'Etat : nous avons refusé que des élèves soient désisncrits de la cantine parce qu'ils n'avaient pas payé leurs repas, par ex. Nous étions décidés à cesser les cours si la police venait arrêter un élève sans-papier, etc. Le refus de l'alliance avec l'Etat me semble fondamental dans cette affaire. Cette alliance, dans cette campagne #PasDeVague, est hélas à déplorer. Cela, c'est à craindre, ne pourra que sombrer dans la boue du racisme d'Etat, de l'islamophobie et de la haine des élèves des cités. C'est d'ores et déjà la musique dominante qui s'installe.
Ce n'est pourtant pas de policiers - la plupart du temps racistes - que l'École a besoin mais de conditions de travail dignes et adaptées aux élèves dont nous avons la charge. Ne faisons pas, en tant qu'enseignants, écho aux sinistres énoncés étatiques racistes du genre "quartiers de reconquête républicaine".

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