Leçons keynésiennes élémentaires pour le président Hollande

Au fur et à mesure que la politique économique de l’offre du président Hollande s’enfonce dans ses principales contradictions, on aura pu remarquer que la propagande des éditorialistes libéraux sur les grands médias audiovisuels bat son plein.

Au fur et à mesure que la politique économique de l’offre du président Hollande s’enfonce dans ses principales contradictions, on aura pu remarquer que la propagande des éditorialistes libéraux sur les grands médias audiovisuels bat son plein. On en arrive même à se demander si les puissances de l’argent auxquelles ces économistes sont inféodés - plus très probablement par amour des plateaux TV que par réelles convictions - , ne jouent pas la carte de la reconduction au pouvoir en 2017 des Ripoux du Socialisme (le Parti socialiste) plutôt que le retour des Ripoux de la République (les Républicains, l’ex-UMP).

L’univers keynésien n’est plus à la hauteur des enjeux actuels d’un changement radical de paradigme économique. Néanmoins, les enseignements élémentaires et critiques à l’encontre de l’analyse libérale, formulés dans les années 30 par John Maynard Keynes (1), sont toujours pertinents du point de vue de l’analyse conjoncturelle, et éclairants sur les contradictions majeures de la politique économique du gouvernement telles qu‘elles apparaissent, depuis maintenant plus de deux ans, à travers l’analyse empirique. Tout d’abord, l’évolution de la profitabilité des entreprises depuis 2013 en France montre, s’il en était besoin, comme à d’autres périodes, que le profit est une condition nécessaire à l’investissement productif mais certainement pas suffisante. Certes, les investisseurs privés ont besoin d’une rentabilité anticipée suffisante pour engager leurs projets d’investissements, et le profit est aussi une source de financement de la formation brute de capital fixe (concept de la comptabilité nationale pour désigner l’investissement). Néanmoins, en dépit d’une restauration des marges bénéficiaires confortables en France depuis deux ans, l’investissement, et donc l’emploi, ne suivent pas, en l’absence d’une demande anticipée par les entreprises suffisante. Et pour cause, puisque la politique de l’offre du gouvernement néglige totalement une redistribution des revenus indispensable pour redonner du pouvoir d’achat aux classes laborieuses et moyennes. Une politique redistributive pourtant d’autant plus nécessaire, au-delà des exigences de justice et de cohésion sociales, que la progression du chômage affaiblit toujours un peu plus le rapport de force des salariés face au patronat, ce qui pèse négativement sur l’évolution des salaires. Pire, on peut parler de politique de « redistribution inversée » à travers le choix du gouvernement de participer à la course au moins-disant social que se livrent les pays européens, en particulier en donnant corps à la priorité patronale obsessionnelle de baisse du coût du travail, avec le « Pacte de responsabilité ». Dans ces conditions, l’emblématique « théorème de Schmidt » de la bien-pensance libérale, formulé par le chancelier ouest-allemand Helmut Schmidt en 1974,  « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après demain » est bien une imposture. On pourrait même, à la lumière de la première grande contradiction de la politique économique du président Hollande, construire le « théorème de la politique de l’offre », à nouveau cyniquement validé empiriquement : « Les profits d’aujourd’hui sont les surprofits de demain et le chômage d’après demain ».  

Il est une autre ineptie économique libérale que J-M. Keynes avait mise en pièces, c’est la « loi des débouchés » formulée par l’économiste français au XIXè siècle, Jean Baptiste Say (2), et que l’on peut résumer par cet extrait de l‘œuvre de J-B. Say : « un produit terminé offre, dès cet instant, un débouché à d’autres produits pour tout le montant de sa valeur ».  Cette loi pose tout d’abord comme vérité la causalité incohérente sous-jacente au « théorème de Schmidt », exposée précédemment, selon laquelle l’offre déterminerait la demande. On ne reviendra pas sur cet aspect des choses, sauf à bien rappeler que Keynes inverse donc, à juste titre, cette causalité. Mais, elle postule aussi une autre incohérence selon laquelle l’offre génèrerait exactement tous les revenus nécessaires à la formation de la demande, permettant à celle-ci d‘absorber toute l’offre initiale, ce qui rendrait impossible toute crise durable de surproduction. Keynes, légitimement, montre que la « loi de Say » néglige tout simplement une fuite fondamentale dans le circuit économique, l’épargne des ménages, qui affaiblit une composante essentielle de la demande, la consommation . En particulier l’épargne de précaution face aux vicissitudes de l’avenir. Or, en dépit d’un contexte conjoncturel international exceptionnellement favorable (faiblesse historique des taux d’intérêt, dépréciation de l’euro par rapport au dollar, double contre-choc pétrolier, liquidités abondantes injectées par la Banque centrale européenne), au fur et à mesure que la politique de l’offre du gouvernement produit inexorablement du chômage (plus d’un million de chômeurs, toutes catégories confondues, depuis mai 2012), tout en fragilisant la protection sociale par ses choix budgétaires austéritaires, l’inquiétude légitime des ménages sur l’avenir favorise la constitution d’une épargne de précaution historiquement élevée en France, faisant de l’économie française une championne de l’épargne, avec un taux d’épargne des ménages en 2014 de 15 % contre à peine 11 % dans l’Union européenne et 10 % aux États-Unis. On sait que si l’épargne c’est moins de consommation pour le présent,  elle peut néanmoins être vertueuse si, bien orientée, elle permet de financer des investissements dans des activités productives et socialement utiles. Ce qui n’est pas le cas en France où l’épargne des ménages s’oriente toujours de façon excessive vers des activités rentières comme l’immobilier. Toujours à la lumière des enseignements de Keynes au sujet de l‘épargne, on peut considérer que l’accroissement des inégalités de revenus, qui se poursuit sous la mandature hollandiste, participe du gonflement de cette épargne orientée vers la rente, car la propension à épargner d’un ménage est d’autant plus forte que le revenu élevé. Dit autrement, la part épargnée des revenus des ménages aisés est plus forte que celle des revenus les plus modestes, et donc, dans un capitalisme comme le nôtre qui est devenu patrimonial, l’inégalité nourrit immanquablement la crise structurelle de surproduction et donc le chômage.

De façon consternante, nous avons un président de la République qui se comporte comme un certain Hoover, président des États-Unis de 1929 à 1933, qui voyait « aveuglément » dans la tempête économique, « la reprise au coin de la rue », tout en restant fidèle, coûte que coûte, aux principes libéraux à l‘origine même de l‘enlisement dans les sables mouvants de la Grande Dépression. On aimerait poursuivre la comparaison historique, juste sur un point, en imaginant l’arrivée au pouvoir en France, en 2017, d’un nouveau Roosevelt, celui-là vert et rouge. Le combat politique a besoin d’espérance….    

___________________________________

(1) Œuvre fondamentale : « Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie », (1936).
(2)Œuvre Clé :  « Traité d'économie politique », (1803).

    


Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.