La famille des cinq crises du modèle libéral-productiviste (suite : II/IV)

Après la présentation de la crise économique et celle des inégalités, envisageons maintenant la crise écologique qui nous amène au cœur même des grandes contradictions du paradigme libéral-productiviste et de sa dangerosité pour l'humanité.

Pour la présentation de la crise économique et celle des inégalités, c'est Ici

---------

Une crise écologique majeure
Une crise écologique historique s’invite également dans la présentation du tableau multidimensionnel de la faillite du paradigme libéral-productiviste, avec ses symptômes les plus visibles comme le dérèglement climatique, aux conséquences présentes et futures dramatiques en termes de pollution atmosphérique (à l‘origine de 6,5 millions décès prématurés en 2015 dans le monde, selon la revue médicale The Lancet), de fréquence et violence accrues des évènements climatiques extrêmes (ouragans, canicules, etc.) et de submersion des terres, sans oublier la réduction de la biodiversité en lien avec la déforestation et la surpêche, ou encore la pollution des sols, de l’eau et la nocivité pour la santé d’une part croissante de biens alimentaires liées à l’utilisation par l’agriculture intensive de pesticides, herbicides et engrais chimiques, etc. En toile de fond à cette liste non exhaustive de symptômes, c’est l’ensemble du capital naturel mondial qui se déprécie un peu plus chaque année, mettant ainsi gravement en péril la capacité de développement des générations futures, résultat, comme le montre le graphique ci-dessous, d’une empreinte écologique mondiale toujours supérieure à la biocapacité depuis les années 70 [1]. C’est donc toute l’incompatibilité à long terme du modèle libéral-productiviste avec le développement durable de l’humanité qui transparaît ici de façon flagrante.

dette-ecolo

Chaque année, l'organisation non gouvernementale internationale de recherche environnementale, Global Footprint Network (GFN), à l’origine du graphique précédent, calcule le jour à partir duquel la planète Terre, de par les activités humaines, est globalement en « surchauffe écologique ». En 2000, le signal de détresse était déjà allumé, un certain 1er octobre. Depuis, la date de cette mauvaise nouvelle pour la planète, l’« Overshoot Day », ne cesse d’avancer dangereusement dans notre calendrier pour s’inviter en 2017.….. dès le 2 août ! Et comme le montre l’Organisation météorologique mondiale (OMM), dans son dernier rapport d’octobre 2017, la concentration dans l’atmosphère du dioxyde de carbone (CO2), principal gaz à effet de serre responsable du réchauffement climatique, a atteint un nouveau record en 2016, présageant une hausse inéluctable des températures d’ici la fin du siècle, et selon un scénario de plus en plus probable, une augmentation dépassant le seuil fatidique des 2 degrés (variation calculée par rapport à l’époque préindustrielle) au-delà duquel le réchauffement climatique accentuerait de façon dramatique les catastrophes que nous connaissons déjà (inondations, sécheresse, etc.). Car, même si la volonté politique de prendre toutes les mesures adéquates en la matière, ne venait plus à manquer, ce qui n’est pas le cas (!), au-delà de la quantité maximale annuelle des 15 milliards de tonnes d’émissions mondiales de CO2 que la nature peut absorber, le surplus de CO2 s’accumule dans l’atmosphère….. pendant un siècle environ ! Or, même s’il faut se réjouir d’une stagnation, depuis trois ans, du volume annuel mondial d’émissions de CO2, grâce surtout aux efforts de la Chine, ce sont encore plus de 36 milliards de tonnes qui ont été émises en 2016, soit plus du double du seuil de soutenabilité. Sachant que le volume d’émissions de CO2 est fortement corrélé positivement et linéairement (donc proportionnalité dans les variations) avec la croissance économique - selon les calculs du chercheur et économiste Jean Gadrey [2], une progression du revenu par habitant de 3 000 dollars génère, en moyenne, l’émission d’une tonne supplémentaire de CO2 -, c’est donc à nouveau l’insoutenabilité de la poursuite de la logique productiviste à l’échelle planétaire qui est mise ici en évidence. Certes, comme l’objectent les partisans de la religion croissanciste du « produire toujours plus », l’intensité en CO2 du PIB mondial (volume d’émissions par unité de PIB) a sensiblement diminué depuis une quarantaine d’années - de l’ordre de 40 % -, sous l’effet notamment du développement des énergies renouvelables, mais comme le rappelle très justement Jean Gadrey, le PIB mondial, dans le même temps, a progressé de plus de 200 %….et les émissions de CO2 de 90 % !  

…..adossée aux déficiences du marché
La progression importante et insoutenable de la dette écologique relève essentiellement de la responsabilité des pays riches, dont la croissance économique, depuis le début de la première révolution industrielle de la fin du XVIIIè siècle, est arc-boutée sur l’utilisation massive des énergies fossiles (charbon, pétrole, etc.), source première des émissions de gaz à effet de serre qui représentent plus de la moitié de l’empreinte écologique mondiale. Ainsi, si on généralisait le mode de vie de l’Américain du nord à l’ensemble de la planète, sur la base de son empreinte écologique, l’humanité aurait besoin de 5 planètes Terre (près de 3 pour le mode de vie du Français) ! Autres données tout autant significatives en la matière, selon les calculs de l’organisation non gouvernementale Oxfam, en 2015, les 10 % les plus riches de la planète étaient à l’origine, du fait de leur mode de vie, de la moitié des émissions mondiales de gaz à effet de serre, alors que les 50 % des plus pauvres n’en étaient responsables qu’à hauteur seulement du dixième. Cette crise ne pose donc pas seulement la question d’une dette écologique des générations présentes vis-à-vis des générations futures, mais aussi celle de l’énorme dette des pays du Nord, ayant globalement une biocapacité par habitant négative depuis longtemps, vis-à-vis des pays du Sud à la capacité biologique par personne positive. La dimension écologique de la crise globale de l’édifice libéral-productiviste est d’autant plus révélatrice des limites et contradictions de ce dernier, qu’elle met en évidence, de façon criante, les déficiences même de son substrat premier, à savoir le marché, incapable est-il de déployer les forces autorégulatrices nécessaires pour corriger les déséquilibres supportés par la majorité mais provoqués par la cupidité d’une minorité. Et qu’elle appelle donc une régulation exigeante et urgente de la part des pouvoirs publics, au seul service de l’intérêt général qui n‘est pas une simple sommation des intérêts personnels, contrairement à la vision dogmatique des économistes libéraux. Or, si crise écologique il y a aujourd’hui, c’est que les gouvernants d’hier ont volontairement ignoré les externalités environnementales négatives générées par la croissance économique, même lorsqu’ils en connaissaient déjà le coût très élevé, et ce, dès les années 70 (voir à ce sujet le premier rapport en 1972 du Club de Rome The limits to growth - traduction littérale : Les limites à la croissance -, connu sous le titre Halte à la croissance ?), préférant faire supporter ce coût sur l‘ensemble de la collectivité et les générations futures, afin de ne pas amputer les profits des principaux acteurs responsables de ces externalités, c’est-à-dire les firmes multinationales. Ces mêmes entreprises qui confisquent aux États, chaque année, en toute « légalité » dans le cadre de l’optimisation fiscale (voir les révélations de la nouvelle enquête internationale - les Paradise Papers » - sur les paradis fiscaux et le business offshore), des centaines de milliards de ressources budgétaires qui pourraient servir à accompagner la transition écologique nécessaire vers le développement des énergies renouvelables au détriment des énergies fossiles. 

Les pouvoirs publics ont alors en général trop souvent préféré privilégier les intérêts industriels au détriment de la santé publique et de l’environnement, en rechignant à adopter les réglementations et les dispositifs fiscaux selon le principe du pollueur-payeur, à la hauteur du coût exorbitant des externalités négatives du point de vue du bien-être des populations. Du fiasco du protocole de Kyoto signé en 1997 et des grandes faiblesses de l’accord international sur le climat signé à Paris en 2015 (absence de contraintes juridiques pour le respect des objectifs d’émissions de gaz à effet de serre, retrait annoncé des États-Unis, etc.), jusqu‘aux difficultés actuelles de l’Europe à s’entendre sur une définition des perturbateurs endocriniens ambitieuse et soucieuse de privilégier l’intérêt général par rapport aux intérêts des lobbys industriels, en passant par l’insuffisance cruelle au niveau mondial d’une fiscalité écologique selon le principe du pollueur-payeur, et la liste est loin d’être exhaustive, loin s’en faut, on voit bien, qu’au niveau de la gouvernance publique, les vieux réflexes libéraux de sauvegarde des intérêts des plus grands pollueurs de la planète - même s’ils se veulent moins « décomplexés » grâce à la pression de la mobilisation des organisations de la société civile et à la résistance d’une presse libre et indépendante -, sont toujours bien trop conciliants face aux dégâts collatéraux colossaux de la « main invisible » du marché, pour reprendre la célèbre métaphore de l’économiste Adam Smith de la fin du XVIIIè siècle et père fondateur de la pensée économique libérale

…..et qui accentue la crise des inégalités
Enfin, pour terminer sur ce volet environnemental, on relèvera que, dans la mesure où la crise écologique frappe toujours plus durement les plus démunis, elle ne peut que renforcer la dynamique inégalitaire inhérente au modèle libéral-productiviste, d’une part entre les pays riches et les pays pauvres, d’autre part au sein même des pays. On estime en effet que 90 % des populations concernées par les désastres « naturels » liés au dérèglement climatique, vivent dans des pays pauvres. Au-delà des pertes économiques grandissantes qu’ils provoquent - un coût qui doublerait tous les dix ans selon le Programme des Nations unies pour l’environnement -, ces désastres apparaissent pour les pays pauvres, comme un puissant facteur de ralentissement voire d’arrêt du développement humain, de par leurs effets sur l’agriculture et le manque cruel d’infrastructures de base dans ces pays. Selon le Programme des Nations unies pour le développement, ce sont les deux cinquièmes des plus pauvres de l’humanité qui devraient être affectés, du point de vue de leurs perspectives de développement humain (problèmes de malnutrition, de pénurie d‘eau, de déplacement des populations, etc.), par les futurs changements climatiques qui se dessinent à l’horizon d’ici la fin du siècle. Enfin, dans ce contexte d’apparition d’un nouveau risque majeur, le risque « socio-écologique », il est fort à craindre que les inégalités sociales se creusent encore un peu plus au sein des pays, que ce soit là où l’État-providence fait défaut, comme dans les pays en développement ou les économies développées du capitalisme anglo-saxon, ou qu’il s’agisse de pays, comme la France, où il est encore bien présent mais sérieusement menacé par des forces idéologiques et politiques néo-libérales qui se veulent de plus en plus offensives à son encontre pour réduire ses dépenses, jugées favoriser une société d'assistés. Or, ce nouveau risque appelle, bien au contraire, un renforcement de l’État-providence qui devrait impérativement l’inclure dans ses missions de la protection sociale, aux côtés des autres risques sociaux (chômage, maladie, etc.), afin de ne pas laisser la cohésion sociale s’abîmer toujours un peu plus sous l’effet, cette fois, de la colère d’une nature malmenée depuis plus de deux siècles par la cupidité humaine. Par ailleurs, outre l’enjeu d’un renforcement nécessaire de la cohésion sociale, les politiques redistributives en faveur d’une réduction des inégalités de revenu se voient maintenant, dans ce contexte de la crise écologique, jouer un rôle indirect important dans la lutte contre le dérèglement climatique, si l’on en juge par les estimations de Thomas Piketty et Lucas Chancel selon lesquelles, en France, de par son mode de vie, un ménage appartenant au dernier décile émettrait en moyenne huit fois plus de tonnes de CO2 par an que celui relevant de la fraction des 10 % les plus pauvres (premier décile). Donc point de salut pour la maîtrise du réchauffement climatique dans les décennies à venir sans inversion de la tendance à la hausse des inégalités de revenu à l’œuvre depuis près de quarante ans !! Décidément, le modèle libéral-productiviste n’en finit plus de s’étouffer sous l'effet de ses propres contradictions internes....   

---------------------------------------------------------

[1] Définitions :
Capital naturel : ensemble des ressources naturelles renouvelables (halieutiques, forestières, etc.) et non renouvelables (énergies fossiles, minerais, etc.) que les hommes peuvent exploiter techniquement et économiquement.
Biocapacité ou capacité biologique : surface en hectares biologiquement productive effectivement disponible pour l’homme et respectueuse de l’équilibre de l’écosystème.
Empreinte écologique : surface en hectares utilisée pour produire ce que les hommes consomment et ce dont ils ont besoin pour absorber leurs déchets.
Variation du capital naturel : différence entre la biocapacité et l’empreinte écologique. Une différence négative signifie que le capital naturel se déprécie, donc que les générations présentes sont en situation de dette écologique vis-à-vis des générations futures.
[2] Jean Gadrey, « La croissance rime-t-elle avec bien-être et développement durable ? », Alternatives Economiques, Hors-série poche n°70, novembre 2014.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.