Un jackpot à 1000 milliards d’euros aux portes de l’économie réelle….

Prêter des liquidités en abondance à des banques commerciales sur le marché monétaire, à de faibles taux d‘intérêt, voilà qui relève du plus grand classicisme de la part d’une banque centrale qui souhaite, en refinancant les banques à moindre coût, dynamiser leur offre de crédit à destination de l’économie réelle.

Prêter des liquidités en abondance à des banques commerciales sur le marché monétaire, à de faibles taux d‘intérêt, voilà qui relève du plus grand classicisme de la part d’une banque centrale qui souhaite, en refinancant les banques à moindre coût, dynamiser leur offre de crédit à destination de l’économie réelle. Analysées sous cet angle, les deux opérations massives et exceptionnelles de prêts de liquidités accordés par la Banque centrale européenne (BCE) au système bancaire, intervenues le 21 décembre et le 29 février derniers, pour des montants respectifs de 489 milliards et 530 milliards d’euros, et pour une durée de trois ans au taux d’intérêt dérisoire de 1 %, pourraient être accueillies sans réserve, ni suspicion, quant à leur bon sens et efficacité présumés. Alors, doit-on en rester là, à ce premier diagnostic qui relève d'une lecture basique des enseignements de la macroéconomie monétaire ? Retour sur les caractéristiques intrinsèques et les objectifs officiels d’un jackpot financier sans précédent dans l’histoire de la politique monétaire de la BCE, tout du moins par son ampleur, et premier diagnostic chiffré de ses effets sur la courbe des crédits dans la zone euro en direction de l‘économie réelle.

Vous le pressentez déjà certainement un peu, mais pour porter un tel regard aussi naïf de la situation, il faudrait être vraiment aveugle, ou au contraire, pour faire semblant d’y croire, avoir une excellente vue, si possible « entretenue » après avoir été nourri au petit lait « riche et très nourrissant » d’une banque d’investissement. Cela tombe très bien, puisque Mario Draghi, nouveau président de la BCE depuis le 1er novembre dernier, à qui revient l’initiative de ces deux opérations, a été également, de 2002 à 2005, le vice-président du secteur européen de la célèbre banque d'affaires américaine Goldman Sachs……, elle-même directement responsable de la tragédie assassine de l’austérité imposée au peuple grec, en ayant été une complice grassement intéressée du maquillage des comptes publics de la Grèce. Sortons alors de la naïveté, si vous le voulez bien, bien réelle pour certains, simulée et intéressée pour d‘autres, en portant un regard critique sur cette manne financière qui a été prêtée aux banques quasi-gratuitement, et qui par la simple magie scripturale de la création monétaire, est assimilable, de ce point de vue, à ce qu’on appelle la « planche à billets ». Sauf qu’ici, il ne s’agit pas pour la BCE d’ouvrir une ligne de crédit en prêtant directement aux États, puisque les traités européens lui interdisent de le faire, mais aux banques, par des écritures en crédit sur leurs comptes courants. Dans le premier cas, on est dans le registre de ce que les spécialistes appellent la « détente quantitative » ou quantitative easing, pratiquée sans retenue, surtout en période de crise, notamment par la Fed, la banque centrale américaine, ou la BOE, la banque centrale d’Angleterre, avec l’avantage évident de savoir que les sommes ainsi prêtées aux États (s’il s’agit d’achats directs de titres publics sur le marché primaire des obligations) vont directement et immédiatement introduire le circuit économique par la dépense publique. Dans le second cas, en revanche, rien n’est moins sûr quant à l’activation des lignes de crédits ouvertes aux banques, en direction de prêts octroyés aux entreprises et aux ménages. Bref, il faut alors compter avec le bon vouloir des banquiers pour espérer que la nouvelle liquidité bancaire pénètre, comme attendu, un jour peut-être, les sphères de l’économie réelle, seules créatrices d‘emplois et de revenus, et non celles de la spéculation, productrices seulement d’instabilité, de récession et d’inégalités, par les bulles qu’elle génère sur les différents actifs, financiers ou autres, qu’elle se choisit pour prospérer indécemment.

Les interventions d’une banque centrale sur le marché interbancaire relèvent de ce qu’on appelle les opérations « d‘open-market » censées, à la fois, et gérer la contrainte du refinancement des banques qui s’impose à elles dans leurs activités de crédit, et jouer le rôle d’instrument de la politique monétaire. Ainsi, dans ce cadre, la Fed a prêté, depuis le début de la crise des subprimes, 7700 milliards de dollars aux banques américaines, dont 1200 milliards au taux d’intérêt directeur historiquement bas de 0,01 %. L’inclinaison de la politique monétaire peut prendre deux directions opposées. Une politique monétaire, dite expansionniste, consiste pour la banque centrale à alimenter généreusement le marché monétaire en monnaie centrale, à de faibles taux d’intérêt, en espérant que les banques commerciales répercutent la faiblesse de leur coût de refinancement, en proposant elles-mêmes des crédits à des taux attractifs pour les entreprises et les ménages. Inversement, si la banque centrale souhaite brider l’offre de crédit à l‘économie, elle cherchera à raréfier la monnaie centrale sur le marché monétaire, d’où le choix de taux d’intérêt directeurs plus élevés, ce qui augmente le coût de refinancement des banques, obligeant celles-ci, pour maintenir leurs marges bénéficiaires, à relever leurs taux d’intérêt sur les crédits qu’elles accordent à l’économie réelle. Le crédit devenant plus cher, la demande de crédit diminue, et pareillement pour l’offre de crédit qui ne fait que s’ajuster à la demande. Ces interventions de la banque centrale se font sur le marché monétaire, dans le cadre d’appels d’offres de la banque centrale, d’achats fermes ou de prises en pension de titres (d’où une injection de liquidités de monnaie centrale en contrepartie), ou inversement de ventes fermes (d’où une contraction de la liquidité bancaire en monnaie banque centrale). Il y a alors des appels d’offres réguliers pour des échéances courtes, en général considérés comme dans la « normalité » des choses si les échéances ne dépassent pas un mois sur un marché qui, rappelons-le, se veut être celui de l’argent à court terme (on parle alors d’opérations normales de refinancement ou Main Refinancing Opérations - dites les MRO), et des appels d’offres exceptionnels aux échéances longues supérieures à un mois (les opérations de refinancement à long terme ou Long-Term Refinancing Opérations - dites les LTRO). On l’aura donc bien compris, les 1020 milliards d’euros ainsi prêtés par la BCE relèvent des LTRO : la première de 489 milliards, en décembre 2011, a concerné 523 banques européennes, et la seconde de 530 milliards deux mois plus tard, en a séduit 800, conformément à l’objectif de la BCE d’attirer des banques plus petites que lors de la première opération, en réduisant ses exigences en termes de qualité des titres demandés en garantie des prêts consentis. Même si la transparence n’a pas été la qualité première des banques emprunteuses, sur la communication des montants précis tirés par chacune d’elles, loin s’en faut, on sait que les banques italiennes et espagnoles ont particulièrement bien répondu à l’appel. Il faut dire que, pour une banque espagnole ou italienne, emprunter à un 1 % des liquidités auprès de la BCE, pour ensuite les reprêter aux contribuables (indirectement !), en achetant de la dette publique par la souscription, par exemple, à des obligations souveraines à dix ans à des niveaux de 6 % à de 7 %, cela s’appelle une opération, pour le moins, extrêmement « juteuse » ! De toute évidence, le nouveau président de la BCE, visiblement peut-être encore moins que le précédent, ne semble pas se sentir concerné par cet extravagant racket institutionnel au cœur de la crise des dettes souveraines, organisé sur le dos des peuples européens, au seul service des intérêts de la finance bancaire, et rendu possible par l’interdiction juridique faite par les traités européens du financement direct de la dette des États auprès de la banque centrale.

Ces deux LTRO, historiquement exceptionnelles par leur montant, leur durée et leur générosité en termes de taux d’intérêt pour le système bancaire, marquent donc les premiers pas de la nouvelle présidence de la BCE. Concernant le niveau gigantesque du montant, rappelons tout de même quelques ordres de grandeur comparatifs avec certaines données relatives à l‘économie européenne. La somme de 1020 milliards d‘euros, en 2012, c’est un peu plus de la moitié du PIB de la France (qui est de l’ordre de 2000 milliards d’euros environ), huit fois le budget européen, plus d’un dixième de la richesse annuelle produite dans la zone euro, près de 60 % de la dette publique française, etc.…….., et, l’équivalent des montants réunis de la partie de la dette publique hellénique encore détenue par les institutionnels privés (banques, assureurs, etc.) et de la totalité des dettes publiques espagnole et portugaise ! Ce dernier élément de comparaison est important, car il montre que le choix de la BCE aurait pu également consister, à la place de ces deux LTRO, du point de vue des objectifs de gestion de la crise des dettes publiques et de sortie de l’économie européenne du gouffre de la récession, en un rachat significatif sur le marché secondaire d’une partie des dettes souveraines les plus vulnérables (Securities Markets Programme ou SMP), comme elle l’avait déjà pratiqué à deux reprises, en mai 2010 et août 2011. Mais cette fois, eu égard à l’approche de plus en plus évidente d’un cataclysme économique et social, si l’Europe ne change pas son logiciel économique et monétaire, il faudrait que ce rachat soit suivi d’un choix ambitieux et politiquement courageux, celui de l’annulation de la dette publique ainsi rachetée, pour libérer les peuples de la prison de l’austérité, aussi illégitime que destructrice, et retrouver ainsi le chemin de tous les possibles à travers les contrées de la transition écologique, du développement durable et de l’épanouissement démocratique des peuples ! Par ailleurs, dans la rubrique « nécessité impérieuse d’abandon définitif du logiciel néolibéral en ruine », et en l’attente d’une réforme indispensable des traités européens, on peut également regretter que l’une des propositions éclairées en matière monétaire, figurant dans l’ouvrage « C'est plus grave que ce qu'on vous dit... Mais on peut s'en sortir ! » de Pierre Larrouturou, ne soit pas encore sur le bureau de Mario Draghi : afin de contourner l’interdiction faite par les traités européens du financement monétaire direct de la dette publique auprès de la BCE, cet économiste, et le collectif « Roosevelt 2012 » (1) regroupant des personnalités de divers horizons, proposent que celle-ci prête à la Banque européenne d’investissement à 0,01 % qui, à son tour, prêterait aux États à 0,02 %,……en lieu et place des taux d’intérêt astronomiques qu’impose aujourd’hui la dictature des marchés financiers aux budgets publics, aux contribuables et aux citoyens. Comme le rappelle très légitimement P. Larrouturou, avec ce « détour de financement » astucieux qui court-circuite le pouvoir spoliateur des banques, les finances publiques de l’Espagne et de l’Italie seraient à l’équilibre, et le déficit budgétaire de la Grèce ne dépasserait pas un 1 % de son PIB !

Et deux LTRO, pour faire quoi au juste, et avec quelle (in)efficacité ? Trois objectifs semblent avoir prévalu à la définition de cette stratégie : retour de la confiance dans le système bancaire, contre-attaque face aux nouvelles inquiétudes exprimées par les marchés financiers concernant les dettes souveraines des pays du Sud, et stimulation des crédits accordés à l’économie. Même s‘il est encore un peu trop tôt pour conclure à l’échec de cette stratégie, en l’absence de rupture radicale par rapport au modèle néolibéral, les signaux actuels ne prêtent guère à une lecture optimiste de la situation quant à la réalisation de ces objectifs. Concernant le premier, la restauration de la confiance dans le système bancaire, mise à mal par l’exposition excessive de celui-ci face au risque de défaut des dettes souveraines, le premier bilan est en demi-teinte. Certes, les banques parviennent à nouveau à trouver des investisseurs pour l’émission de leurs obligations, d’autant que l’abondance de leur liquidité est analysée comme un « matelas » confortable pour anticiper la réforme bancaire prévue dans les prochains mois, notamment la mise en œuvre des règles de Bâle III imposant aux banques, en particulier, des ratios de fonds propres plus élevés. Néanmoins, ce processus de retour à la confiance est d’une extrême fragilité, en raison même de l’exposition structurelle du système bancaire à la dette souveraine, exposition elle-même encouragée implicitement par le deuxième objectif de ces LTRO de vouloir contenir la hausse des taux d‘intérêts obligataires sur les dettes italienne et espagnole, en espérant rassurer les marchés financiers. En effet, en offrant aux banques une « surliquidité », la BCE escompte aussi qu’elles acquièrent encore plus de titres de dette publique, ce qui permet de faire baisser les taux de rendement obligataires et de soulager temporairement les États,….mais temporairement seulement, si l’on juge par les nouvelles tensions sur le front des dettes italienne et espagnole, depuis ces trois derniers mois, avec une remontée des primes de risque que traduit la hausse des taux d‘intérêt. Bref, la contradiction entre ces deux premiers objectifs n’est pas des moindres : comment espérer solidifier durablement un système bancaire, lorsque dans le même temps, on l’encourage à accroître sa propre vulnérabilité en l’incitant à accroître son exposition à la dette publique, exposition certes fructueuse financièrement pour ses acteurs, au-delà des aléas conjoncturels, mais source d’une instabilité chronique pour lui-même et l‘ensemble de l‘économie ? Enfin, pour preuve de la fragilité du processus actuel de stabilisation du système bancaire de la zone euro, les réticences des banques à se prêter entre elles sont toujours bien réelles, si l’on en juge à partir de l’évolution journalière de leur liquidité stockée à la BCE sur leurs comptes courants en monnaie centrale (les fameux dépôts overnight). Ces liquidités rémunérées au plus bas de la hiérarchie des taux directeurs, à savoir aujourd’hui à 0,25 %, peuvent néanmoins rapporter plus à une banque, si elle fait le choix de les prêter à une autre banque sur le marché interbancaire (à ce jour au taux de 0,332 %). Dans ces conditions, le gonflement important de ces dépôts, constaté depuis le mois d’août 2011, et qui se poursuit ces derniers mois, est donc bien symptomatique d’une crise de confiance toujours à l’œuvre entre les banques.

Le troisième et dernier objectif, lui aussi, a de quoi nous laisser totalement dubitatif, tant il ne peut relever que de l’incantation naïve, dans un contexte récesionnniste, où les gouvernements s’obstinent sur le chemin assassin de l’austérité. Provoquer une reprise des crédits accordés aux entreprises et aux ménages ? Rien que ça !….., alors que, dans le même temps, sous couvert d’une crise dont l’unique responsable est la finance spéculative et dérégulée, les gouvernements européens jusqu’à la Commission de Bruxelles, en passant par le FMI, ont tout mis en œuvre, ces dernières années, pour anéantir le pouvoir d’achat des actifs et des retraités, et donc les perspectives de débouchés et d’investissement des entreprises. Tout a été également programmé pour continuer à défaire, toujours un peu plus, les solidarités nationales, et donc la cohésion sociale et la confiance en l’avenir. Enfin, conformément au deuxième objectif, tout est fait pour que la liquidité bancaire vienne, non pas s’investir dans l’économie réelle, via la demande de crédits des ménages et des entreprises, mais se recycler dans de la dette souveraine, au plus grand bénéfice de la nouvelle « finance bancarisée » !…..et au plus grand désespoir des contribuables !! Faudrait-il inviter les instances de la direction de la BCE, à prendre quelques cours de macroéconomie élémentaire, pour leur enseigner que la demande de crédit, en l’absence de stimulation des déterminants fondamentaux de la demande de biens et services, n’a aucune raison à s’agiter à la hausse ? Et, en particulier, leur rappeler, que la confiance ne se décrète pas, même avec des faibles taux d’intérêt débiteurs, et ne peut revenir que si les agents économiques entrevoient une porte de sortie au cercle vicieux de la récession ? Or, en l’absence d’inflexion rapide en Europe en matière de politique économique, que le nouveau président de la République française, François Hollande, tente de promouvoir auprès de ses homologues, les prévisions pessimistes de croissance, pour 2012 dans la zone euro, formulées par la plupart des principaux instituts d’études et organisations internationales, ont toutes les chances de se réaliser, avec un rythme de croissance prévu se situant entre une récession de - 0,5 % et une quasi-stagnation de l’ordre de 0,3 %. Les indicateurs les plus récents de l’évolution des crédits dans la zone euro confirment d’ailleurs assez nettement un tassement sensible, ces derniers mois, de la croissance des crédits accordés au secteur privé, et ce, en dépit du jackpot des 1000 milliards d’euros accordé aux banques européennes. Comme le montre le graphique ci-dessous, la croissance de l’encours des crédits au secteur privé connaît, en glissement annuel, une nette décélération depuis novembre 2011.

Et, le nouveau ralentissement d’avril 2012 ne vient que conforter le diagnostic de l’essoufflement d‘une économie au bord de l’asphyxie, avec une croissance de l’encours des crédits, en glissement annuel, de seulement 0,3 %, après 0,6 % en mars 2012 (2). Par ailleurs, si l’on en juge aussi par l’importance des dépôts overnight des banques, déjà évoquée précédemment, on ne peut qu’en déduire que les banques ont les moyens confortables pour assumer leur cœur de métier : financer l’économie réelle ! Mais, pour cela, au préalable, il faudra sortir l’économie réelle européenne des rails de l’austérité drastique et meurtrière.

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(1) Pour s’informer sur collectif « Roosevelt 2012 », aller directement sur leur site :

http://www.roosevelt2012.fr/

(2) Pour plus de détails sur l’évolution des encours et flux de crédits dans la zone euro, à travers les statistiques disponibles les plus récentes, se reporter au communiquer de presse de la BCE, présentant les résultats d’avril 2012 :

http://www.ecb.europa.eu/press/pdf/md/md1204.pdf

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