Lorsque la «compétitivité de la France» s’invite au baccalauréat macronisé 2021!

Si vous pensiez lire la notion fallacieuse de « compétitivité d’un pays » uniquement sous la plume des journalistes libéraux, comme par exemple ceux qui sévissent au journal Les Échos, alors c’est raté ! Elle fait aussi partie des notions figurant dans le nouveau programme des sciences économiques et sociales, issu de la réforme des lycées de Jean-Michel Blanquer. Ouille ouille !

Si vous pensiez lire la notion inepte et partisane de "compétitivité d’un pays" uniquement sous la plume des féroces journaleux économiques libéraux, comme par exemple ceux qui sévissent avec un zèle remarquable dans le quotidien Les Échos, alors c’est raté ! Figurez-vous qu’elle est également mobilisée dans le nouveau programme des sciences économiques et sociales (SES) en classe de terminale, issu de la réforme des lycées de Jean-Michel Blanquer, pour les élèves passant l’épreuve terminale de l’enseignement de spécialité des SES. Lorsque les professeurs abordent la deuxième grande question du programme "Quels sont les fondements du commerce international et de l’internationalisation de la production ?", ils doivent en particulier faire ingurgiter aux futurs lauréats le jus de chaussettes néolibéral suivant, je cite : "Comprendre que la productivité des firmes [NDLR : multinationales] sous-tend la compétitivité d’un pays, c’est-à-dire son aptitude à exporter" (extrait du BO n°8 du 25 juillet 2019). Bref, un véritable exercice de contorsionniste pour l’enseignant qui doit préparer ses élèves à d’éventuels sujets de baccalauréat réutilisant ce genre d’éléments de langage, tout en leur montrant la supercherie intellectuelle qui s’y dissimule, par un travail de questionnement critique et de déconstruction de ce qui est pourtant posé comme sensé par le programme officiel.

Il n’est point besoin d’être économiste pour savoir que la notion de compétitivité des entreprises est au cœur même de l’idéologie libérale, plus exactement de la doctrine du libéralisme économique. Elle est centrale dans toutes les théories libérales faisant l’apologie de la concurrence libre et non faussée, du libre-échange sans limites et de la mondialisation dérégulée (c’est-à-dire hors contrôle des institutions nationales et supranationales, en particulier au niveau de la mobilité des capitaux). Et ce, d’ailleurs, en toute parfaite malhonnêteté intellectuelle puisque, comme l’atteste l’histoire de plus de deux siècles de capitalisme industriel, "la concurrence tue la concurrence" si l’État ne fait rien pour limiter la concentration du capital qu’elle génère nécessairement (en raison de la loi du plus fort selon laquelle les petits se font manger par les plus gros, qui deviennent à leur tour de plus en plus gras !... comme les firmes multinationales). Mais, bizarrement, toujours au nom du libéralisme économique, les libéraux au pouvoir ne font rien ou pas grand-chose pour restreindre cette concentration du capital nourricière des inégalités de revenu et de patrimoine. La notion de compétitivité des entreprises retenue par les économistes est adossée à celle de la concurrence. Ces derniers distinguent à ce titre la compétitivité-prix de la compétitivité structurelle ou hors-prix, la première faisant référence à la capacité d’une entreprise à vendre ses produits à meilleur prix que ses rivales du fait de coûts de production moindres, la seconde à son aptitude à s’imposer face à la concurrence par des éléments autres que le prix (qualité, services après-vente, variété des produits, etc.). Les économistes et les gouvernants libéraux, le chef de l’État Emmanuel Macron en tête, n’ont que ce mantra dans le gosier en permanence : la compétitivité des entreprises !...... même en pleine double crise sanitaire et économique comme aujourd’hui, où les vraies priorités invitent à un juste équilibre dans la prise des décisions publiques entre les considérations sanitaires, sociales et économiques, sauf pour notre gouvernement qui s’acharne à rester enfermé dans le carcan de la doxa néolibérale, notamment en tirant encore cette vieille ficelle de la compétitivité-prix des entreprises, censée s’améliorer grâce aux baisses massives d’impôts de production décidées dans le cadre du plan de relance de septembre dernier (20 milliards de cadeaux fiscaux....infondés (!), étalés sur 2021 et 2022, soit 0,8 point de pourcentage du PIB annuel de la France).

C’est bien cette obsession pathologique de la compétitivité des entreprises qui conduit un économiste ou un gouvernant libéral à franchir le pas sans complexe en parlant de "compétitivité d’une nation". Or, une nation ce n’est pas une entreprise, ni une start-up ni une firme globale (!), et la somme des intérêts des entreprises - encore moins des firmes multinationales d‘un pays - ne correspond pas à l’intérêt général (!!), contrairement à ce que laisse entendre insidieusement l’assimilation entre nation et entreprise. Cette confusion des genres de la novlangue libérale n’est bien évidemment pas innocente politiquement parlant, car il s’agit de camoufler les intérêts bien compris des actionnaires des firmes globales sous couvert des intérêts de la nation. Or, ce sont ces mêmes actionnaires qui ramassent sous forme de dividendes toujours la part belle du gâteau des profits des firmes, ceux-ci étant maximisés grâce aux stratégies d’optimisation de la compétitivité mises en œuvre (et le plus souvent au détriment de l‘intérêt général !), et ce sont les salariés (mais jamais les actionnaires) des différentes filiales du monde entier de ces firmes qui font les sacrifices, toujours au nom de cette diabolique recherche de compétitivité. Enfin, ce sont les générations futures qui paieront la dette écologique mondiale pour laquelle ces firmes multinationales - surtout celles des pays riches - ont une lourde responsabilité du fait des énormes externalités environnementales négatives générées par leurs activités. Mais de tout cela, bien évidemment, les professeurs de SES devraient s’abstenir d’en parler à leurs élèves, puisqu’ils ne sont pas là pour déconstruire avec eux les expressions et notions du programme officiel mais pour leur inculquer, même celles les plus bêtes du monde et relevant de l’endoctrinement idéologique. D’autant que les nouveaux programmes sont ainsi conçus que, par leur densité encyclopédique (mais au contenu d’une superficialité terrifiante....), les enseignants n’ont pas le temps de faire ce travail critique de déconstruction s’ils les respectent à la lettre ! Vous l’avez bien compris les "sachants-concepteurs" de ces nouveaux programmes officiels ont plus que jamais fait le choix de têtes bien pleines de savoirs superficiels, pour une grande partie issus du pré carré de l’individualisme méthodologique (tant en économie qu’en sociologie), plutôt que de têtes bien faites. Imaginez un seul instant que les élèves finissent par comprendre que la science économique n’existe que dans les fantasmes des économistes libéraux - et du grand patronat représenté par le Mouvement des entreprises de France (Medef) -, et que les sphères de l’économique et du politique sont indissociables ! Des futurs bacheliers et citoyens critiques de l’ordre néolibéral ? Mon Dieu, quel danger politique !….

Les professeurs de SES devraient également passer sous silence que l’apologie de la "compétitivité d’un pays" comme moteur de croissance économique, via le dynamisme de ses exportations qui en résulte, mérite questionnement dans la mesure aussi où le concept de compétitivité est une notion purement relative, qui renvoie donc ici à un jeu à somme nulle au niveau mondial : si les entreprises d’un pays gagnent en compétitivité, par définition, cela veut donc dire que les entreprises des autres pays perdent en compétitivité, les gains en parts de marché des uns n’étant que les pertes des autres. Et ce petit jeu de la course à la compétitivité entre pays en devient même mortifère pour les peuples en termes de droits sociaux et de services publics, en raison des stratégies de moins-disant social et fiscal des États qui l’accompagnent en parallèle, comme on peut le constater au sein de l’Union européenne au cours des dernières décennies. Le jeu à somme nulle passe alors en somme négative !...Bref, cette notion de "compétitivité d’un pays" reste bien dans le pré carré néolibéral poussiéreux en faisant l’apologie de la compétition économique entre les nations, c’est-à-dire entre les peuples, à l’opposé d’une vision du monde privilégiant les valeurs fondamentales de la solidarité et de la fraternité entre les peuples, et les relations internationales de coopération et de coordination qui en résultent. Il y a là une véritable confrontation entre les valeurs du chacun pour soi dans la compétition économique et de la solidarité, et ce, d’autant plus conflictuelle que cette compétition se fait sous l’égide des firmes multinationales, qui ne se soucient guère de l’intérêt général de leur pays, encore moins de celui de la planète Terre ou de l‘intérêt général transgénérationnel, mais s’intéressent uniquement à leurs profits pour distribuer le maximum de dividendes à leurs actionnaires, avec la complicité de fidèles serviteurs au pouvoir qui font passer des lois taxant le moins possible les dividendes, comme par exemple celle de Macron en 2017, remplaçant la progressivité de l’imposition des revenus du capital par le très généreux - pour les gros actionnaires - prélèvement forfaitaire unique de 30 %.

Enfin, les professeurs de SES devraient également mettre sous le tapis l’énorme contre-vérité majeure, véhiculée par le plus vieux des discours libéraux, que sous-tend l’expression fallacieuse "compétitivité d’une nation". En effet, réduire implicitement l’intérêt national à celui des seules entreprises de l’économie nationale sous-entend l’autre ineptie fondamentale que seule l’entreprise est à l’origine du processus de création des richesses. Ainsi, peut-on entendre, par exemple, de la part d’un fidèle représentant de l’idéologie néolibérale, Emmanuel Macron, que "Si l’on veut partager le gâteau, la première condition est qu’il y ait un gâteau. Et ce sont les entreprises rassemblant actionnaires, dirigeants et travailleurs, ce sont les producteurs, qui font ce gâteau, et PERSONNE D'AUTRE" (extrait de son discours du 10/7/2018 au congrès à Versailles). Adam Smith, le père fondateur du libéralisme économique, tenait, dans une prose plus élégante, exactement le même discours,......mais à la fin du XVIIIè siècle !, ce qui vaut à ce contemporain de la révolution industrielle naissante quelques circonstances atténuantes à son aveuglement en la matière : "le travail de certains des ordres les plus respectables de la société n’est productif d’aucune valeur (….). Ce sont des serviteurs du public et ils sont entretenus par une partie du produit annuel de l‘industrie des autres." (Extrait de Essai sur la nature et les causes de la richesse des Nations, Livre II. Chap. III ; 1881). Or, n’en déplaise à cette conception libérale archaïque, les travailleurs dans le secteur des services non marchands sont eux aussi productifs, au sens où ils créent de la valeur, c’est-à-dire de la richesse, mais une richesse immatérielle non marchande, évaluée légitimement à partir de son coût de production puisque non vendue sur un marché. Ainsi, il n’y a pas que les entreprises qui sont à l’origine des richesses créées dans une économie nationale - toutes comptabilisées dans le produit intérieur brut (PIB) -, mais également les administrations publiques et les institutions sans but lucratif au service des ménages (ISBLSM), comme par exemple les associations, notamment celles qui jouent aujourd’hui un rôle très important dans la lutte contre la pauvreté. Le PIB totalise ainsi le PIB marchand issu des entreprises et le PIB dit non marchand réalisé, quant à lui, par les administrations publiques et les ISBLSM. Pour l’économie française, n’en déplaise au président de la République Emmanuel Macron, en 2019, les administrations publiques et les ISBLSM ont produit des services d’une valeur d’un montant total de plus 470 milliards d‘euros, soit environ plus de 20 % des richesses nouvellement créées au cours de l’année. Et il ne s’agit là que de leur contribution directe au processus de création des richesses, qui ne comptabilise pas les effets positifs sur l’activité productive des entreprises des externalités positives des dépenses publiques, en particulier celles d’éducation nationale et de santé, grâce auxquelles les entreprises peuvent disposer de travailleurs plus productifs car plus qualifiés et en meilleure santé.

Maintenant, à vos plumes éclairées pour disserter sur le sujet suivant de l’épreuve terminale du baccalauréat en SES qui, malheureusement, n’aura jamais la moindre chance d’être soumis à la réflexion des futurs candidats, tout du moins, tant que les néolibéraux nous gouverneront et contrôleront les contenus des programmes officiels des enseignements scolaires :

En quoi l’expression "compétitivité d’un pays" n’est-elle que pure mystification doctrinale politiquement partisane ?

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