Une société du déclassement en marche ?

La dimension polysémique du concept de déclassement social nous permet de rendre compte de trois réalités sociologiques importantes qui caractérisent la structure de la société française à l’aube du XXIe siècle.

Il y a en sociologie des notions bien trop délicates conceptuellement, comme celle du déclassement social, pour être abordées sérieusement par la langue de bois de notre classe politique, d’autant plus que, en l’occurrence, il n’est secret pour personne que toute situation de déclassement social est « constitutionnellement prohibée » pour et par la caste socio-professionnelle des « (vieux) routiers de la politique » de la Cinquième République.   

La dimension polysémique du concept de déclassement social nous permet de rendre compte de trois réalités sociologiques importantes qui caractérisent la structure de la société française à l’aube du XXIe siècle. On peut tout d’abord l’aborder sous un angle intergénérationnel en comparant la situation socio-professionnelle des individus à l’instant T avec celle de leurs parents, il s’agit alors de la mobilité sociale intergénérationnelle descendante - la démotion sociale - où les enfants accèdent à des positions sociales au statut moins favorable que celui de leurs parents. A partir des tables de mobilité sociale de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), il est alors possible de repérer un changement important de dynamique sociétale à partir du milieu des années 90 (1). En effet, après les modestes progrès qu’on avait pu observer depuis le début des années cinquante, en termes de réduction de l’inégalité des chances à la naissance au sein de la société française, plein emploi et démocratisation scolaire aidant durant les Trente Glorieuses (1945-1975), les conséquences de la dégradation structurelle du marché de l’emploi depuis le milieu des années 70 (développement du chômage de masse et précarisation de l’emploi) commencent à se manifester, en termes de déclassement intergénérationnel, avec les résultats des tables de mobilité sociale de 1993 et 2003. La baisse des  flux de démotion sociale ou du « descendeur social » observée jusqu’en 1993, semble bien à l’arrêt depuis, constat confirmé également par les résultats de l’enquête emploi de 2012 de l’Insee. Ainsi, la part des fils dont le père appartient à la catégorie des professions intermédiaires (2), devenant employés ou ouvriers, qui avait poursuivi sa baisse entre 1977 et 1993 en  passant de 30,1 % à 24,9 %, a connu une progression de près de deux points entre 1993 et 2012. Un retournement de tendance que l’on retrouve également en s’intéressant à la destinée sociale des fils dont le père appartient à d’autres catégories socio-professionnelles, y compris chez les cadres (ainsi, en 2012, plus du tiers des fils de cadres appartiennent à une catégorie au statut social inférieur à celui du père). Et qui serait certainement statistiquement amplifié et plus fidèle à la réalité de l’ampleur du phénomène, si l’étude de cette mobilité sociale intergénérationnelle se faisait avec des catégories socio-professionnelles moins agrégées, faisant apparaître plus finement  les trajectoires de mobilité descendante entre les générations pour les catégories les plus défavorisées d‘entre elles, à savoir les employés et les ouvriers.                  
 
Les sociologues envisagent également le déclassement intragénérationnel où l'individu connaît une dégradation de son statut socio-professionnel au cours de sa vie d'actif. Là encore, les statistiques témoignent d'une progression bien réelle du phénomène au cours des dernières décennies : la proportion de "déclassés", selon ce dernier sens, a été multipliée par quatre chez les cadres entre 1980 et 2000. Plus globalement, selon le sociologue Eric Maurin (3), les situations de déclassement intragénérationnel concerneraient  7 % des actifs aujourd'hui. Par ailleurs, comme le montrent la plupart des enquêtes d'opinion, la crainte ressentie de subir un tel déclassement apparaîtrait bien plus aigue que l’étendue de la réalité objective du phénomène lui-même. Une telle observation est bien évidemment à mettre en relation avec le climat d’insécurité sociale devenu maintenant permanent, induit par les assauts répétés d’une « société de marché mondialisé » triomphante, face auxquels l’État a fait depuis longtemps le choix du renoncement à la résistance. Enfin, il existe une troisième et dernière forme de déclassement, c'est le déclassement scolaire, qui peut se définir comme la dévalorisation de la valeur des diplômes au cours du temps. Cette dernière est à l'origine du célèbre paradoxe d'Anderson, bien connu des sociologues, qui correspond à la situation où les enfants, tout en étant plus diplômés que leurs parents, obtiennent des positions sociales moins élevées. On explique en général ce paradoxe par l’insuffisante progression des emplois qualifiés au regard de l’augmentation du nombre de diplômés susceptibles d’occuper ces emplois. Les enquêtes en France attestent également de la réalité de ce paradoxe, même si son importance resterait, selon l’Insee, encore limitée dans la société française. Au-delà même du débat sur l'ampleur de cette dernière forme du déclassement, ainsi défini, il ne faut cependant pas ignorer l’approche intragénérationnelle que l’on peut en faire. Ainsi, selon Eric Maurin, parce que le titre du baccalauréat n'a jamais été aussi discriminant aujourd’hui que par le passé pour s'insérer socialement, sa valeur sociale n‘a donc jamais été autant élevée. En ce sens, il faut en effet rappeler que 80 % des chômeurs (« officiels ») ont un niveau d’études ne dépassant pas le baccalauréat, et que la variable du diplôme apparaît également fortement déterminante du risque du chômage (un jeune actif sans diplôme ou titulaire d'un BEP a un risque d'être au chômage trois plus élevé qu'un diplômé de l'enseignement supérieur), mais aussi de la durée du chômage (le diplôme protège encore du chômage de longue durée) et de la fréquence du chômage récurrent - alternance de périodes de chômage et d‘emplois précaires - (fréquence décroissante avec le niveau de diplôme).

En lien avec plusieurs décennies de détérioration de la situation sur le marché du travail (chômage de masse et précariat de l’emploi) et d’aggravation des inégalités économiques te sociales, faisant par la même table rase, sur son passage, d’une bonne partie des modiques progrès effectués pendant les Trente Glorieuses, en termes de réductions des inégalités scolaires et de fluidité sociale, une société du déclassement est de toute évidence en mouvement en France depuis la fin du siècle dernier. Nourrie au petit lait par les inégalités, et par la toute première d’entre elles, l’inégalité des chances à la naissance dans l’accès aux différences ressources - matérielles et immatérielles -, elle-même consolidée par un système scolaire toujours fortement reproducteur des privilèges, elle les entretient en retour. Et ce d’autant plus que l’État abandonne progressivement, depuis plusieurs décennies, face à l’idéologie néolibérale, le plein exercice de ses fonctions fondamentales de garant de la cohésion et de la justice sociales, en étant entre les mains  de dirigeants politiques irresponsables qui n‘ont de cesse d’être au service des intérêts de la seule classe dominante. De surcroît, avec des institutions qui verrouillent le régime politique afin que le peuple ne se réveille et s’empare de sa démocratie, et en final, n’impose un déclassement, celui-là pourtant bien légitime, à notre caste politique.
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(1)
-Stéphanie Dupays, « En un quart de siècle, la mobilité sociale a peu évolué », in Données sociales, 2006.
Article
-Louis-André Vallet, « Quarante années de mobilité sociale en France. L'évolution de la fluidité sociale à la lumière de modèles récents », Revue française de sociologie, n°1, 1999.
-Louis-André Vallet, « Mobilité observée et fluidité sociale en France de 1977 à 2003 », Revue Idées, n°175, mars 2014.
(2) Les tables de mobilité sociale utilisent pour croiser les situations socio-professionnelles entre deux générations le niveau 1 de la nomenclature des Professions et Catégories Socio-professionnelles (PCS).
Ci-joint, une information détaillée sur ces PCS :
 Ici nomenclature PCS
(3) Eric Maurin, « La peur du déclassement. Une sociologie des récessions », Éditions du Seuil, coll. « La république des idées », 2009.

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