Le chômage de masse en France : les explications (II/II)

Nous avons pu restituer, lors de la précédente présentation des constats [1], le développement du chômage de masse en France dans le cadre d’une tendance historique lourde, à l’œuvre dès le milieu des années 60. C’est donc très logiquement qu’il faut rechercher ses causes dans les dysfonctionnements et contradictions des structures de l'organisation productive qui régit l’économie française.

Nous avons pu restituer, lors de la précédente présentation des constats [1], le développement du chômage de masse en France dans le cadre d’une tendance historique lourde, à l’œuvre dès le milieu des années 60. C’est donc très logiquement qu’il faut rechercher ses causes dans les dysfonctionnements et contradictions des structures de l'organisation productive qui régit l’économie française. Celles-ci ne « tombant » pas du ciel, elles engagent directement la responsabilité des dirigeants politiques, mais aussi, indirectement, une société toute entière qui apparaît doublement marquée par un individualisme aveugle et une distanciation croissante vis-à-vis du champ politique. Cette montée de l’individualisme dans nos sociétés démocratiques, Alexis de Tocqueville en avait perçu tous les dangers potentiels : « (..) l’individualisme ne tarit d’abord que la source des vertus politiques ; mais, à la longue, il attaque et détruit toutes les autres et va enfin s’absorber dans l’égoïsme. » [2]. Ce repli sur la sphère privée arrange fort bien, dans notre démocratie d’apparence, la caste de nos professionnels de la politique qui peuvent ainsi imposer « démocratiquement » la tyrannie de la minorité dominante, au point de pouvoir se servir de la progression du chômage de masse pour renforcer le pouvoir du capital, en organisant du même coup une concurrence exacerbée entre les travailleurs, et ainsi étouffer toute velléité de sentiment de solidarité contestataire et révolutionnaire. Qu’on le veuille ou non, par-delà toutes les explications articulant les mécanismes économiques, des plus simples au plus complexes, le chômage de masse durable n’est pas une fatalité économique mais bien le résultat d’un choix politique, celui de vouloir préserver, coûte que coûte, un modèle économique en faillite qui est lui-même le fruit du politique.

Cela fait maintenant plus de trente ans que dans nos vieilles sociétés industrielles le modèle productiviste tayloro-fordien ne cesse de se fissurer de toutes parts, en nous envoyant des signes tangibles d’une crise structurelle à travers la dégradation de multiples indicateurs, ne portant pas seulement sur la situation de l‘emploi à travers le fléau du chômage de masse, mais également sur les conditions de travail, la cohésion sociale, les équilibres de l’écosystème et plus généralement la qualité de vie. Face à ce modèle agonisant qui n’a d’autre chemin pour survivre, surtout dans un contexte démographique encore dynamique, qu’une croissance économique soutenue au service d’une société matérialiste et individualiste, les dirigeants politiques français ont clairement fait le choix de sa consolidation, autant par myopie et paresse d’esprit que par complicité avec la minorité possédante, en l‘habillant des logiques contemporaines du néolibéralisme et du capitalisme financier. En final, par ces choix de politique économique structurelle inefficaces économiquement et clientélistes socialement, ils ont accentué la tendance lourde de la décélération du rythme de la croissance économique observable depuis le milieu des années 70 et inhérente à l’épuisement du modèle productiviste en fin de vie. Déclinons en cinq éléments majeurs cette dernière proposition pour comprendre les origines sismiques fondamentales de la déferlante du chômage de masse en France.    

Premier élément : l’essoufflement du modèle productiviste. Incontestablement, le dernier quart du XXè siècle est marqué dans les économies industrialisées par une crise de l’efficacité de la combinaison productive des facteurs de production. Tandis que la croissance de la productivité du travail s’affaiblit depuis le milieu des années 70, la productivité du capital diminue en France dès le milieu des années 60 ( lire sur le sujet : [3]), conséquence directe d‘une contradiction essentielle de l‘accumulation capitaliste consistant en une course désespérée dans une substitution du capital au travail. Dans le modèle de la croissance intensive qui caractérise l’économie française à partir du lendemain de Seconde guerre mondiale, cette crise ne peut qu’impacter durablement le rythme de croissance. Par ailleurs, ces évolutions conjointes, si elles peuvent aussi nous interroger sur l’intensité du progrès technique et le raccourcissement des cycles économiques, apparaissent néanmoins avant tout comme le reflet de la crise de l’organisation du travail tayloro-fordiste qui avait été l’un des socles essentiels des cercles vertueux de la croissance d’après-guerre. Et les nouvelles formes d’organisation du travail qui se développent à partir des années 80, s’apparentant plus à du post-taylorisme qu’à du néo-taylorisme, vont par ailleurs laisser entier, en ce début du XXIè siècle, le problème essentiel de la crise du modèle tayloro-fordiste, celui de considérer vulgairement l‘homme comme un simple facteur de production technique à l‘image du capital, devant par ailleurs toujours plus accepter en termes de détérioration de ses conditions de travail  et de rémunération, sous l’autorité dictatoriale du dogme de la compétitivité-coût et de la performance. Et une autorité bien évidemment renforcée dans le contexte actuel d’une concurrence exacerbée avec la mondialisation libérale. La « révolution entrepreneuriale » humaniste, envisageant l’homme comme la finalité de la production et le travail comme un facteur d’épanouissement personnel pour tous, reste encore à faire dans nos économies développées.   

Deuxième élément : les dérives de la financiarisation de l’économie. Les dérives d’une financiarisation excessive de l’économie ont pesé très lourdement sur la croissance des trois dernières décennies. Le développement des marchés financiers, orchestré par les pouvoirs publics à travers la révolution des « 3D » (déréglementation, décloisonnement et désintermédiation), s’il a pu contribuer par certains aspects à améliorer les possibilités de financement et de croissance externe des entreprises,  il a eu aussi des effets négatifs à long terme sur l’investissement et la consommation, en donnant un pouvoir excessivement accru aux actionnaires : sur l’investissement, en écartant exagérément les projets d’investissement n’ayant pas une profitabilité suffisante pour être réalisés, incitant même parfois les entreprises non financières à préférer l’investissement financier à l’investissement productif (!) ; sur la consommation, en pesant sur la croissance des salaires pour satisfaire un partage de la valeur ajoutée brute (VAB) en faveur des détenteurs du capital. La déformation du partage primaire de la VAB au détriment des salaires est particulièrement nette en  France à partir de 1982 : la part de la rémunération du travail dans la VAB pour les sociétés non financières perd sept points entre 1982 et 2012 !! Par ailleurs, l’expansion d’une finance mondialisée et dérégulée s’est aussi traduite par des crises financières à répétition depuis le milieu des années 80 (crises bancaires, crises de changes et krachs boursiers), rendant l’économie mondiale de plus en plus instable et obligeant ainsi les agents économiques à intégrer dans leurs anticipations une instabilité systémique permanente (d’où une épargne de précaution et des primes de risque pour les taux d’intérêt excessives, pénalisant du même coup  la croissance économique). Enfin, le partage  de la VAB excessivement en faveur des revenus du capital, conjugué à l’irresponsabilité d’un système bancaire aveuglé par la cupidité, a été le principal moteur d’une dangereuse course à l’endettement des ménages, débouchant sur un surendettement privé et fragilisant ainsi encore un peu plus, sur les moyen et long termes, le principal ressort de la croissance économique que représente la consommation finale des ménages. Cette contradiction essentielle du capitalisme financier n’est bien évidemment pas propre à l’économie française, mais englobe l’ensemble des pays développés. Comme le montrent les données de l’OCDE, l’Organisation de la coopération et de développement économiques, la part des salaires dans l’ensemble des pays développés a perdu dix points entre le début des années 80 et la fin de la décennie 2000 [4], soit 150 points de PIB qui ont été pris dans la poche des salariés pour aller nourrir les marchés financiers….soit plus de 40 000 milliards de dollars. Vous avez le droit de le penser, et de le dire : un véritable « hold-up » sur l’économie réelle organisée par la sphère financière ! Comme le montrent  Joseph Stiglitz, le Nobel d’économie, dénonçant le « triomphe de la cupidité » [5] ou Patrick Artus pointant le cercle vicieux récessif enclenché par cette déformation du partage de la VAB du point de vue de l’affaiblissement du pouvoir de négociation des salariés [6].       

Troisième élément : les très mauvaises réponses de la construction européenne face au renforcement de la contrainte extérieure, réduisant toujours un peu plus les marges de manœuvre de la politique économique des États. Avec le développement des échanges internationaux (biens, services et capitaux), les économies nationales sont de plus en plus interdépendantes, pour le meilleur mais également pour le pire. Car, dans un tel contexte d’ouverture croissante, l’utilisation de la politique conjoncturelle de relance d’inspiration keynésienne, lorsqu’elle est décidée isolément par une économie nationale, peut vite se heurter à la contrainte extérieure. Les rares relances menées en France depuis le premier choc pétrolier (1975 et 1981) ont très vite montré les effets redoutables de l’intensification de la contrainte extérieure se traduisant, suite à une dégradation du commerce extérieur, par une dépréciation du change devenant incompatible avec la contrainte monétaire (comme le respect des contraintes du système monétaire européen en France en 1981) et/ou la maîtrise de l’inflation. Face au renforcement de la contrainte extérieure, la construction européenne aurait pu être une chance extraordinaire en prévoyant des institutions et des mécanismes permettant de faire de la relance concertée entre les pays membres grâce à une active coopération, et donc de desserrer cette fameuse contrainte extérieure. C’est du moins un avantage que l’on pouvait attendre de la création de la monnaie unique, l’euro, qui permet, de fait, un desserrement de la contrainte extérieure pour chaque pays de la zone euro, puisqu’une part importante de l’éventuel déficit du commerce extérieur de chacun, celui lié aux échanges intra-zone,  n‘impacte nullement la valeur externe de l‘euro. Or, il n’en a rien été puisque l’Union européenne et, en son sein, l’Union économique et monétaire, se construiront uniquement sous l’influence de la toute puissance de l’orthodoxie néolibérale. D’une part, le budget européen, à partir duquel on pourrait envisager cette coopération active au service de plans de relance européens, ne représente qu’un modeste point de pourcentage du PIB européen, soit 25 fois de moins que le budget fédéral des Etats-Unis. D’autre part, c’est à un resserrement de la contrainte budgétaire auquel les pays de la zone euro ont procédé dans le cadre du Pacte de stabilité et de croissance adopté en juin 1997, avec la fixation de critères de « soutenabilité » de la dette publique à respecter (déficit et dette publics limités respectivement à  3 % et 60 % du PIB), empêchant tout activisme keynésien de relance budgétaire. Les écarts tolérés  par rapport à ces règles, dans le cadre de la crise économique et financière actuelle (des déficits publics constatés supérieurs à 8 % du PIB), traduisent en fait un activisme « modéré » du jeu des stabilisateurs automatiques, et non une réelle politique keynésienne de relance d’envergure comme celle engagée aux États-Unis. Par ailleurs, ces écarts n’ont été acceptés qu’à titre exceptionnel en raison du contexte récessif : crise des dettes souveraines aidant, c’est au nom d’un « nécessaire » retour en force de la contrainte de la discipline budgétaire du Pacte de stabilité que les gouvernements européens légitiment le choix de leurs politiques d’austérité assassines. Enfin, l’adoption récente, en 2012, du traité européen sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), consacre cette évolution institutionnelle néolibérale de l’instauration d’une coordination coercitive des politiques budgétaires, avec l’obligation nouvelle pour les États de limiter leur déficit structurel (hors impact de la conjoncture sur la situation des finances publiques) à 0,5 % du PIB.        

Quatrième élément : les imperfections dans la construction monétaire européenne pesant lourdement sur le dynamisme de l’économie réelle. Les traités européens, en organisant la zone euro, vont définir un cadre strict du statut et des missions de la Banque centrale européenne (BCE) en charge de la politique monétaire commune : en conformité avec sa mission première de maîtrise de l’inflation (un rythme maximum de l’ordre de 2 %), sa politique par le maniement des taux d’intérêt directeurs sur le marché monétaire, en comparaison avec celle de la Réserve fédérale américaine, a été peu réactive depuis la naissance de l’euro face aux turbulences conjoncturelles récessives, ce qui a souvent pénalisé conjoncturellement l’investissement, via l’insuffisance des crédits accordés aux entreprises lorsqu‘il aurait fallu les encourager par une baisse significative du coût du crédit. Plus généralement, la politique monétaire unique, dans une zone où les divergences économiques sont fortes, comme c’est le cas en Europe entre les pays du nord et les pays du sud, pénalise les économies à faible inflation, comme l’économie française, avec de fait des taux d’intérêt réels durablement trop élevés, ce qui structurellement affecte l’investissement productif, donc la croissance et l’emploi. Par ailleurs, l’approche monétariste de la politique monétaire au sein de la zone euro, en l’absence d’une réelle politique de change qui n’est pas prévue par le statut de la BCE, a conduit à une surévaluation structurelle de l’euro, pénalisant lourdement la compétitivité-prix des entreprises  françaises sur les marchés extra-européens et donc le volume de leurs exportations. On rappelle que, selon les estimations les plus usuelles, une dépréciation de l’euro de 10 % par rapport au dollar génère 0,5 point de croissance en sus, et ce pendant deux ans ! Enfin, dernière forteresse de la construction monétariste de l’Europe monétaire et, en même temps, ultime incohérence majeure qui va coûter très cher à la croissance de l’économie réelle européenne avant et après l’éclatement de la crise des dettes souveraines :  non seulement les traités européens interdisent tout financement direct (sur le marché primaire) et indirect (sur le marché secondaire) des États auprès de la BCE , mais aussi toute forme de solidarité financière entre les États. Quant aux aménagements pragmatiques récemment adoptés dans le cadre de la crise des dettes publiques (rachats par la BCE d’obligations d’État sur le marché secondaire, Fonds européen de stabilité financière et Mécanisme européen de stabilité), soucieux de préserver avant tout les intérêts des banques, ils ne remettent pas vraiment en cause le carcan monétariste de la construction monétaire européenne. Si l’on veut sortir de ce carcan pour avoir une BCE au service de l’économie réelle, il est indispensable de revoir son statut sur au moins trois points : redéfinition de ses objectifs prioritaires (l’emploi avant « l’obsession inflationniste » ), mise en place d’une réelle politique de change et possibilité de financer directement les États pour des investissements publics à des taux d’intérêt « général » et non de marché. Malheureusement, les gouvernements qui se sont succédé en France, de droite comme de la « fausse gauche » (cf. le pouvoir socialiste) n’ont jamais manifesté une quelconque force d’initiative de réformes en la matière auprès de nos partenaires européens.     
         
Cinquième élément : l’impact récessif d’une politique fiscale en France sur la décennie 2000-2010 clairement anti-redistributive….en faveur des riches et des grandes entreprises au détriment des classes laborieuses et des petites et moyennes entreprises [7]. La concurrence fiscale au sein de l’Europe où chaque pays tente de capter les capitaux étrangers par une attractivité fiscale de son territoire, sur la base du moins-disant fiscal, est passée par là, certes, mais elle ne saurait tout expliquer. Il faut également y voir un « effet séduction » des voix des sirènes néolibérales auprès de nos gouvernants, de droite comme de la  « fausse gauche ». Car, la contre-révolution néolibérale, depuis les travaux de Milton Friedman à la fin des années 60, n’a pas été que monétariste. Elle fut également fiscale, portée en la matière par les économistes de l’offre à partir du début des années 80 (cf. la courbe d’Arthur Laffer, [8]), et résumée par l‘aphorisme bien connu « Trop d‘impôts tue l‘impôt ». Deux raisons majeures vont alors expliquer les effets négatifs en termes de croissance économique et donc d’emploi de cette politique fiscale de « redistribution inversée » au cours de la décennie des années 2000 en France. D’une part, au-delà de l’injustice sociale qu’elle a renforcée dans notre pays, contribuant à la hausse des inégalités de revenus et de patrimoine, une telle politique a affaibli la croissance de la consommation en renforçant la dégressivité de notre système des prélèvements obligatoires (cf. travaux de Thomas Piketty, [9]), dans la mesure où les ménages favorisés consomment moins proportionnellement tout supplément de revenu que les ménages défavorisés. D’autre part, c’est bien cette baisse des prélèvements obligatoires en  pourcentage du PIB face à une part relativement stable des dépenses publiques (en % du PIB), qui est l’origine première de la crise actuelle de la dette publique, en creusant structurellement les déficits publics à des fins « clientélistes » dans le cadre notamment de la multiplication des « niches fiscales ». Car, au lieu d’accentuer les déficits pour prioritairement augmenter l’investissement public et renforcer la protection sociale, deux sources de croissance à moyen et long termes permettant du même coup d‘envisager dans le futur une augmentation des recettes publiques et une apparition d‘excédents budgétaires, les gouvernements en place, sous couvert des arguments néolibéraux fallacieux des économistes de l‘offre, ont aggravé les déficits pour uniquement enrichir les plus riches sans aucune vision de long terme du point de vue de l’intérêt général. Cette trajectoire est lourde de conséquences sur le chômage de masse, car, outre l’enlisement des économies européennes dans les sables mouvants de l’austérité sans fin dans le cadre de la crise actuelle des dettes publiques, elle réduit aussi significativement les marges de manœuvre des pouvoirs publics en matière de stimulation macroconjoncturelle en dehors du jeu des stabilisateurs automatiques. En d’autres termes, si nous avions creusé les déficits publics non pas pour enrichir les strates sociales à hauts revenus (et parmi eux les grands actionnaires des banques via également la part croissante des recettes publiques accaparées par le seul remboursement du service de la dette publique….de l‘ordre de 160 milliards d’euros en 2012, soit 60 % du budget de l’État dont 60 milliards pour les seuls intérêts), mais pour augmenter les investissements publics dans les domaines stratégiques pour le bien-être collectif, entre autres, de la formation, de la santé et de la transition écologique, nous aurions aujourd’hui, et beaucoup moins de chômage et très probablement une situation équilibrée de nos finances publiques ….et moins d’inégalités ! Regrets d’autant plus cruels que le « dessert » servi aux entreprises, sous forme d’exonérations fiscales ou de charges sociales conséquentes durant la période, dans le cadre du menu « cadeaux fiscaux et parafiscaux », n’a que très peu profité aux créations d’emplois en raison d’ « effets d’aubaine » importants (emplois qui auraient été créés de toutes les façons, même sans incitations fiscales nouvelles). Et, il semblerait que les mauvaises vieilles habitudes aient toujours la vie dure, même en ces temps de vaches maigres pour les recettes publiques car, si la page des cadeaux fiscaux a été refermée (provisoirement ?…) en bonne partie depuis 2010 sous la pression de la crise financière, le gouvernement actuel n’a toujours pas pris la juste mesure ( cécité simulée ?….) ni des enjeux économiques d’une accentuation souhaitable de la progressivité de notre système des prélèvements obligatoires, ni de l’importance des « effets d’aubaine ». C’est tout du moins ce qui ressort des largesses fiscales en faveur des entreprises décidées à la suite du rapport Gallois sur la compétitivité en novembre dernier (de l‘ordre de 20 milliards d‘euros qui seront financés en partie par ponction sur les ménages via une hausse de la TVA en 2014, [10]). Y-a-t-il des économistes à Bercy ? Même si les gangsters de l’équipe de Sarkozy sont partis des lieux, la pertinence de la question n’en demeure pas moins toujours d’actualité……pour le plus grand malheur des chômeurs d‘aujourd‘hui et de demain.  

Pour terminer sur les aspects quantitatifs de la demande de travail, il est important d’apprécier maintenant la responsabilité de l’intensification de la multinationalisation des firmes, observée ces trois dernières décennies, en lien notamment avec une concurrence accrue de la part des économies émergentes, dans le développement du chômage durable en France. A en croire les études réalisées sur le sujet, la question n’est pas dénuée de controverses et reste délicate à traiter en raison des multiples effets indirects difficiles à quantifier de façon précise. Essayons néanmoins d’apporter une réponse synthétique claire pour l‘économie française. La multinationalisation des entreprises s’opère principalement à travers les investissements directs étrangers (IDE) dont les opérations de délocalisations en constituent une modalité, mais également par l’intermédiaire du recours à la sous-traitance internationale. Une économie nationale perd donc directement des emplois (suppressions directes ou emplois qui auraient pu être créés si les investissements avaient été réalisés dans le pays) par ses IDE sortants, mais elle en gagne aussi par ses IDE entrants. Une première approche simple et pertinente du bilan quantitatif des IDE en termes d’emplois peut donc être menée par le solde entre les flux entrants et sortants des IDE. De ce point de vue là, le bilan est négatif pour l’économie française qui investit structurellement plus à l’étranger qu’elle ne reçoit du reste du monde (solde encore déficitaire de plus de 35 milliards d’euros en 2011, [11]). Et, ce bilan est d’autant plus négatif du point de vue du chômage que les emplois créés par les IDE entrants concernent plutôt des emplois qualifiés dans le tertiaire, alors que les IDE sortants se traduisent pour l’essentiel par des suppressions ou des manques à gagner d’emplois déqualifiés ou peu qualifiés dans le secteur industriel, segment du marché du travail qui représente le noyau dur du chômage de masse en France. La prise en compte dans les études empiriques des éventuels effets positifs indirects sur l’emploi de la globalisation des firmes, comme par exemple la baisse du prix des produits manufacturés importés ou le rapatriement d’une partie des profits des filiales étrangères en direction de l’économie nationale, atténue certes ce bilan négatif en termes de chômage, mais ne l’inverse pas, en raison même de l’importance du différentiel qualitatif sur la nature des emplois impliqués directement par les IDE entrants et sortants. En final, l’amplification du processus de multinationalisation des firmes, au cours des trente dernières années, n’a donc pas eu comme seule conséquence d’accroître le chômage de masse, elle a aussi contribué à aggraver les inégalités entre les travailleurs qualifiés et les travailleurs non qualifiés en renforçant le dualisme du marché du travail. Plus globalement, elle a été un facteur aggravant du creusement des inégalités entre la rémunération du travail et les revenus du capital, et par ce biais, elle a également participé à l’affaiblissement du pouvoir de négociation des salariés. Globalisation des firmes, concurrence avec les économies émergentes via le libre-échange, chômage de masse et diminution du pouvoir de négociation des salariés sont donc intimement liés.                        
   
Les aspects quantitatifs de l’évolution de la demande de travail, nécessairement en lien très étroit avec celle de la croissance économique dans un modèle libéral-productiviste, ne sauraient épuiser toutes les dimensions explicatives du chômage de masse  français. En effet, l’inadéquation qualitative entre l’offre et la demande de travail, sans en exagérer le poids dans l’explication d’un chômage structurel, est aussi un élément important à prendre en compte. Le fait qu’il existe une composante « dure » d’offres d’embauche non pourvues à Pôle emploi (460 000 d’offres d’emploi non pourvues en 2012 contre 290 000 en 2009), ainsi que la persistance d’un chômage de longue durée important, sont des marqueurs évidents que l’offre des qualifications des actifs ne correspond pas de façon satisfaisante aux besoins du marché du travail. Bien évidemment et légitimement, on peut invoquer un manque de mobilité professionnelle lié à des efforts largement  insuffisants en  matière de formation professionnelle et à un réel problème de définition des objectifs des politiques en la matière : comment se fait-il à ce propos que la formation continue profite avant tout à ceux qui en ont le moins besoin (les cadres) et laisse de côté les travailleurs les moins qualifiés, ceux-là mêmes dont la vulnérabilité au chômage est la plus forte ? Pour autant, le cœur du problème est ailleurs et repose sur les graves défaillances de notre système éducatif, se traduisant  notamment par une dévalorisation culturelle gravissime des filières courtes ou de certaines filières technologiques, et un manque cruel de moyens et d’ambitions que la société veut bien accorder à ces filières où les élèves sont beaucoup trop souvent orientés par défaut.  Et, après les défaillances, on passe littéralement au diagnostic de la  tragique défaite de l‘école républicaine, avec le constat alarmant qu’une partie de la population active n‘a aucune formation : ce sont, en effet, 160 000 jeunes qui sortent chaque année du système scolaire sans aucun diplôme, et 60 000 d’entre eux n’ont aucune formation ; par ailleurs, on évalue à 2,3 millions le nombre d’illettrés en France. Même si François Hollande nous promet de faire de la formation de la jeunesse une de ses priorités principales, il est fort à craindre que la courbe du chômage se rappelle, pour encore de longues années, de la politique éducative catastrophique menée par la droite depuis 2003, en particulier dans le cadre des suppressions massives de postes dans l’éducation nationale (90 000 entre 2003 et 2012, dont plus des quatre cinquièmes sous la mandature sarkozyste ! ).

En 1967, Georges Pompidou déclarait : « si un jour on atteint les 500 000 chômeurs en France, ça sera la révolution ». Nous en sommes, en 2013, à plus de 5 millions de chômeurs qui ne sont pas d’ailleurs les seules victimes en France du modèle néolibéral-productiviste en ruine, car il faut aussi leur ajouter celles de la pauvreté laborieuse générée par la précarisation de l’emploi. Quant à la Révolution, elle reste encore à faire. La voix chaude et éclairée de  Stéphane Hessel résonne encore profondément dans nos mémoires : « Indignons-nous ! ».   



             « Créer, c’est résister, résister c’est créer » (Extrait du livre « Indignez-vous ! » de Stéphane Hessel, 2010).


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[1] Lire : Le chômage de masse en France : les constats (I/II)
[2] Alexis de Tocqueville, « De la démocratie en Amérique », tome II, 1840.
[3] Claude Picart, 2004, « Évaluer la rentabilité des sociétés non financières », Insee, Économie et Statistique, n°372 ;
Arnaud Sylvain, 2001, « Rentabilité et profitabilité du capital : le cas de six pays industrialisés », Insee, Économie et Statistique, n°341-342.
[4] Consulter à ce propos :
Le blog de Gilles Raveaud, maître de conférences en économie à l’Institut d’études européennes de l’université Paris 8 ( http://alternatives-economiques.fr/blogs/raveaud/2011/10/28/sortie-de-crise-pierre-larrouturou-et-franklin-roosevelt-nous-indiquent-la-voie-a-suivre/)
Lire également :
Michel Rocard et Pierre Larrouturou, « La gauche n’a plus droit à l’erreur », aux éditions Flammarion, 2013.
[5] Joseph Stiglitz « Le triomphe de la cupidité », aux éditions Les liens qui libèrent, 2010.
[6] Patrick Artus, 2012, « Perte généralisée de pouvoir de négociation des salariés : quelles conséquences ? », Natixis, Flash économie, Recherche économique, n° 360.
[7] Laurent Mauduit, juillet 2010, Médiapart, Ces dix années de cadeaux fiscaux qui ont ruiné la France
[8] Pour une présentation didactique de cette courbe, on pourra notamment se reporter à l’article suivant sur ce blog : Le syndrome de l’aversion fiscale
[9] Pour les travaux de Thomas Piketty, consulter notamment : http://www.revolution-fiscale.fr/
[10] Laurent Mauduit, novembre 2012, Médiapart, Économie: Hollande se renie et copie Sarkozy
[11] Pour une consultation sur l’historique de ce solde pour la  France, se reporter au site de l’Insee :
http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&ref_id=NATTEF08451

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